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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/265

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place. La crise suprême de la résistance, l’assaut, offrirait au peuple de Paris l’occasion prochaine et unique de prendre part à la guerre. Trochu, d’ailleurs, loin qu’il dédaignât cette intervention, mettait en elle son plus grand espoir : le front étroit de la brèche où la population pouvait opposer ses masses aux têtes de colonne ennemies ; les refuges successifs et innombrables des barricades et des maisons où elle pourrait continuer une bataille de désespoir seraient les places de combat décisives pour l’honneur et même le salut. Il espérait que Paris résisterait à l’étranger comme Saragosse, et peut-être, comme Moscou, le ferait fuir. Mais ce ne sont pas là de ces opérations régulières que la science des armes suffit à apprendre et où elle soit indispensable. Les Espagnols à Saragosse, pas plus qu’à Moscou les Russes, ne s’étaient formés par une éducation militaire : l’exaltation du sentiment religieux et patriotique avait suffi pour inspirer à des hommes étrangers au métier des armes un courage autre en ses allures, égal en sa grandeur à la vaillance des plus héroïques soldats. Paris lui-même, pour soutenir ses émeutes, n’avait jamais eu que des ouvriers et des bourgeois sans discipline, conduits au combat par l’énergie de leur passion politique ; et ils avaient opposé une résistance toujours redoutable, souvent victorieuse à nos vieux régimens. Ces mêmes hommes ou leurs fils seraient-ils moins intrépides quand ils disputeraient leur ville non à des Français mais à l’étranger, non à des rois mais à l’envahisseur, et qu’ils auraient à sauver à la fois toutes leurs libertés ?

Il était donc superflu d’enlever cette population aux foyers qu’elle aurait à défendre ; il était dangereux, en la troublant par les premières et décourageantes leçons du métier, de lui faire seulement comprendre son incapacité militaire, de détruire toute sa confiance en elle-même, et, pour avoir commencé un enseignement méthodique et qu’on n’achèverait pas, de tuer en elle ce génie de la guerre irrégulière qui était sa véritable force. Sous l’empire de ces pensées, Trochu ne voulut établir son autorité directe et la plénitude du régime militaire que sur les hommes déjà donnés à l’armée par la loi. Il laissa aux autres leur organisation plus civile que militaire en gardes nationales, la liberté de leur temps, de leur domicile, presque de leur service. Il était persuadé que pour rendre cette population redoutable à l’ennemi, il fallait accroître en elle, non la discipline mais l’enthousiasme, non la soumission mais l’audace, non l’ordre mais l’initiative, non la science professionnelle mais l’énergie morale. Celle du citoyen trouve son ressort dans la vie publique. Si cette vie était soudain arrêtée par le siège ; si Paris, n’entendant plus le monde et ne s’entendant plus lui-même, n’avait désormais à jeter dans