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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/263

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autorités civiles et militaires, et les concessions à la démagogie. La Providence semble préparer parfois toute une vie pour une seule heure. Un homme est porté, par les circonstances et des mérites qui sont des espérances à un sommet où il donne toute sa mesure et accomplit ou manque d’un coup sa destinée. Cette heure était arrivée pour Trochu.


III

L’occasion n’avait pas manqué à l’homme ; ce fut l’homme qui manqua à l’occasion. Pour que tous acceptassent ces mesures, il suffisait, mais il fallait qu’il les déclarât nécessaires. Il ne les proposa même pas. Il s’abstint, parce qu’il ne les jugea pas utiles. Son intelligence jusque-là si infaillible se trompa à la fois sur les desseins de l’ennemi qu’il avait à combattre, et sur les ressources du peuple qu’il avait à armer.

Les résolutions de Trochu étaient fondées sur cette pensée que le siège de Paris serait court. Le général croyait en connaître la plus longue durée : d’après les premiers renseignemens fournis au gouvernement, Paris contenait pour quarante-cinq jours de vivres. A supposer que les Allemands eussent la volonté d’investir la ville, et la patience d’attendre sans combat sa capitulation, la famine viendrait avant deux mois. Paris ne tiendrait donc pas davantage. Ce délai ne laissait pas à la France le temps de s’armer et de secourir la capitale. Le général ne supposait même pas que le drame de Paris traînât ainsi en longueur. Comme l’ennemi ne faisait marcher de Sedan sur Paris que 150 000 hommes, et comme aucun envoi de renforts extraordinaires n’était signalé d’Allemagne, Trochu jugeait ces troupes trop peu nombreuses pour entreprendre un investissement, et leur prêtait un autre dessein. Contre Paris mal fortifié et presque vide de soldats, l’ennemi, encouragé par tant de victoires, venait sans doute tenter un coup de main. Notre faiblesse provoquait son audace et lui montrait d’avance la place où il fallait frapper : réduire par son artillerie un ou deux des forts, courir par cette trouée jusqu’à l’enceinte, hâter la brèche et l’escalade était l’affaire de quelques jours. Trochu, d’ordinaire meilleur psychologue, prêtait aux Allemands ce projet parce que, dans de pareilles circonstances, des Français l’auraient conçu. Et comme il était un de ces esprits raides en leurs déductions qui parfois sur une hypothèse fondent une certitude, toute sa conduite se trouva fixée.

Puisque désormais la guerre allait trouver à Paris son théâtre principal et dernier, le devoir du chef militaire n’était pas