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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/251

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Sans doute, par-delà ce qu’il offre de ressources, apparaît, en France, une immense jachère de forces inutilisées. Notre intelligence nationale possède une supériorité de promptitude et de souplesse qui lui permet de s’appliquer à tous les genres d’activité et d’improviser ses aptitudes. Leur existence ordinaire prépare nos ingénieurs, nos comptables, nos médecins, à des travaux analogues à ceux dont la défense a besoin. Notre industrie, pour transformer toutes les matières, a des moyens d’action autrement variés et vastes que les arsenaux de l’Etat. Notre richesse enfin nous permet d’acquérir tous les élémens de puissance qui s’achètent. Mais tandis que l’Allemagne, moins dotée par la nature, a su saisir et employer à l’organisation de l’Etat toutes les puissances intellectuelles, morales et matérielles de la nation, en France la nation et l’armée ont paru également soucieuses de s’emprunter et de s’aider le moins possible. L’autorité militaire a mis son point d’honneur à suffire à tout avec une armée de métier, et si elle consent à regret à recourir, pour certains approvisionnemens, à l’industrie privée, elle lui a interdit de fabriquer les plus essentiels à la guerre : la poudre, les projectiles et les armes. La population civile n’applique ses pensées, son savoir, ses capitaux et son zèle qu’aux professions et aux intérêts de la paix. Ainsi, tous les élémens de force qui sont en elle et devraient servir à la défense du pays, demeurent épars et bruts, comme les matières premières de la puissance.

Nulle partie contraste entre cette insuffisance de l’organisation militaire et la surabondance d’hommes, de science, de ressources non employés n’était aussi douloureux et menaçant qu’à Paris. La ville était, de toutes les places de guerre, la première par ses dimensions. Ses ouvrages, achevés en 1842, formaient alors un ensemble qui défiait les attaques. Les 15 forts et redoutes qui flanquaient l’enceinte étendaient autour d’elle un cercle protecteur de 80 kilomètres. On avait calculé que, pour investir régulièrement ce périmètre, il fallait 600 000 hommes, et c’était plus qu’en un temps d’armées restreintes ne comptait aucune nation. De même, les ouvrages extérieurs, qui étaient établis de 1900 à 2800 mètres en avant de la place, préservaient celle-ci du bombardement, à une époque où l’artillerie ne portait pas à 1 200 mètres. Mais en 1870, l’ennemi avait 1 million d’hommes et son artillerie portait à 3 000 mètres. Ni la structure des ouvrages, ni leurs emplacemens, ni les distances entre eux et le corps de place n’étaient plus en rapport avec les nouveaux moyens d’attaque. Ces forts, sauf le Mont-Valérien, avaient été bâtis dans la plaine qui entoure Paris : elle s’étend de l’est, — où la Seine et la Marne