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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/220

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coups de force. Parmi toutes les idées que l’éducation ou la vie a pu leur donner, il s’en trouve une qui s’adapte plus facilement à leurs goûts naturels, à leur humeur, à leur tempérament ; ils lui sacrifient toutes les autres et s’en font une idole ; ils nient, ils suppriment résolument les faits qui témoignent contre elle, les vérités qui la gênent ; ils mutilent leur intelligence, ils réduisent, rapetissent le monde : ils ne sont contens que lorsqu’il tient tout entier dans leur formule ou sur la pointe de leur aiguille. M. Paulhan les appelle des outranciers, et il a raison de dire que ce qui les caractérise est une logique étriquée. Il ajoute cependant qu’il leur arrive quelquefois d’avoir du génie. Je n’en crois rien ; le génie veut tout comprendre, et il ne se débarrasse jamais parla ruse ou la violence d’une vérité désagréable. Philosophes, artistes ou politiciens, les outranciers sont pour la plupart un peu sophistes. Les plus sincères ont parfois des inquiétudes sur le résultat de l’opération qu’ils ont fait subir à leur esprit ; comme certains amputés, ils ressentent des douleurs vagues dans le membre qu’ils ont perdu ; mais leur orgueil les empêche d’en convenir.

L’inconséquence n’est pas le pire des maux ; il est permis de la préférer à l’étroitesse et au fanatisme des faux systèmes. C’est l’opinion des femmes, et elles ont toujours le dernier mot. Elles se soucient médiocrement de s’accorder avec elles-mêmes ; elles n’ont jamais pensé que la logique fût la première des vertus de l’esprit. Il y a pour elles des vérités de sentiment qu’elles tiennent pour indiscutables, et dont leurs idées ne troubleront jamais la sainte quiétude ; c’est un sanctuaire où la science n’a pas ses entrées. Elles font sa part au grand mystère des choses, et leur cœur a ses raisons que leur raison ne connaît pas. Une femme outrancière est un monstre on, pour mieux dire, n’est pas une femme. La vraie femme sait qu’elle a été mise au monde pour s’arranger de tout et pour tout arranger. L’incohérence de ses pensées est une harmonie, ses contradictions sont une musique, et cette musique fait tout passer.

Une énumération des types intellectuels serait incomplète si, après avoir parlé des inconsciens, des paresseux, des indifférens, des têtes à cases, des équilibres instables, des femmes qui ont l’heureux don de l’arrangement et de la musique, des outranciers, des génies harmonieux, et de ceux que leurs contradictions tourmentent et tourmenteront toujours, on ne disait un mot des sceptiques qu’elles rendent heureux, et qui croiraient avoir perdu leur bien le plus précieux si elles venaient à leur manquer. Les uns sont des violens, pour qui les orages de l’esprit sont une fête, des oiseaux de mer qui aiment à mêler leur cri à la clameur des flots et des vents. D’autres sont des gens beaucoup plus tranquilles et les dilettanti du doute. Ils n’auraient garde de mettre un peu d’ordre dans leur chaos, leur désordre les amuse.