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réconcilient souvent dans une vérité supérieure, qu’il faut monter pour trouver le repos de son âme et respirer à l’aise. J’ai connu un jeune homme qui, à défaut de génie, se recommandait à l’admiration par son absolue sincérité, par sa touchante candeur. Toujours pensif, l’air inquiet, il semblait chercher quelque chose. « Qu’avez-vous perdu ? que cherchez-vous ? » lui demandait-on. Il ne répondait pas ; mais un jour son secret lui échappa. « Je cherche la synthèse, » dit-il. Je ne sais s’il l’a trouvée.

Comme Socrate, comme Platon, Marc-Aurèle avait trouvé la sienne. Ce sage, dont la seule faiblesse était de croire à la véracité des dieux qui nous parlent dans nos songes, avait reçu bien des éducations différentes. En vérité, on l’avait trop élevé, dressé, façonné. Au surplus il était le plus réceptif des hommes ; il avait une de ces intelligences hospitalières qui ne ferment jamais leur porte à l’étranger : elles le font asseoir à leur foyer, l’interrogent, l’étudient, le jugent à l’user. Il nous a dit lui-même ce qu’il avait appris de sa mère, « qui non seulement n’avait jamais fait le mal, mais n’en avait jamais eu la pensée, » de son aïeul Verus, qui ne se fâchait jamais, de Tite-Antonin, son père d’adoption, des philosophes Rusticus, Apollonius, Sextus, d’Alexandre le grammairien, d’Alexandre le platonicien, de Fronton, de Catulus, de Maximus. Assurément il devait y avoir beaucoup de contrariétés dans tous ces enseignemens divers, et puis il avait vécu dans les cours, où l’on apprend d’étranges choses, connu des intrigans, des flagorneurs, de savans libertins, des corrupteurs de consciences. Mais il avait une grande âme, et il eût mieux aimé mourir que de ne pas s’entendre avec lui-même. Il a débrouillé son écheveau, et il s’est servi de sa sagesse composite et harmonieuse pour devenir le plus admirable et le plus bienfaisant des empereurs.

Quelquefois l’esprit organise, coordonne ses idées par des moyens doux ; l’ordre qui se fait en lui et son nouveau système de gouvernement sont le résultat d’une évolution lente et graduelle ; quelquefois aussi il y a révolution. John Wesley, le fondateur du méthodisme, posait en principe que pour sauver son âme il faut s’être cru damné, et avoir passé par une crise d’épouvante, de détresse et de larmes. Beaucoup de sages ont eu leur crise, qui a fait date dans leur vie ; la plupart du temps elle n’est pas aussi tragique que celle des méthodistes. Un penseur anglais, Stuart Mill, a eu la sienne, qu’il s’est plu à raconter. Son cas était particulier ; il n’était pas comme Marc-Aurèle un de ces riches qui, ayant reçu de toutes mains, ne savent comment s’y prendre pour administrer leurs héritages, il se trouvait pauvre et incomplet. Il avait reçu une éducation fort exclusive. Son père, qui avait été son seul instituteur, ne s’était appliqué qu’à fortifier son intelligence, en l’initiant de très bonne heure aux doctrines de Bentham. On l’avait sevré,