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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/213

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poudre, révélait qu’ils formaient une classe privilégiée, une autre humanité, faisaient les mêmes études que les fils de petits boutiquiers ; on les obligeait de vivre à Athènes, à Sparte et à Rome ; on n’avait d’autre enseignement à leur donner « que le pêle-mêle de l’instruction toute républicaine professée depuis son origine par l’Université, qui se qualifiait toujours de fille aînée du roi de France. Aussi, quand surgit la Révolution, la jeunesse noble et roturière, nivelée tout à coup par l’abolition des droits de la naissance, reconnut la doctrine dont pendant neuf années elle avait sucé le lait dans les collèges royaux… Une instruction toute républicaine et une éducation tout aristocratique, voilà, dit M. de Norvins, le souvenir qui m’est resté du collège. Quelle disparate ! » Il a raison, mais les disparates sont la loi de toute éducation. Aujourd’hui nos lycéens portent tous l’uniforme ; mais si nous pouvions lire dans leur cerveau, nous nous étonnerions de la bigarrure de leurs pensées. Les leçons de leur père, de leur mère, certains contes de nourrice qu’ils n’oublieront jamais, leurs préjugés de famille ou de caste, l’enseignement de leurs professeurs et celui du monde que quelques-uns commencent à connaître, le dogme chrétien, le paganisme, Plutarque, Virgile, la géométrie et les sciences naturelles, que de méthodes diverses ! quel amalgame ! quelle incohérence !

Les uns s’appliqueront à débrouiller leurs chaos ; les autres n’en prendront pas la peine, et une intelligence faite de pièces et de morceaux suffira à tous leurs besoins. Les hommes qui ne souffrent pas de leurs contradictions parce qu’ils ne les sentent point, ceux qui les sentent sans en souffrir, ceux qui en souffrent et qui travaillent à s’en délivrer ou par le raisonnement, ou par des compromis, ou par la violence, enfin ceux qui n’auraient garde de s’en défaire parce qu’ils les aiment et qu’elles les rendent heureux, constituent des classes d’esprits fort différentes.

Il est des momens dans la vie où tous les hommes se ressemblent, où les intelligences les plus pondérées, les mieux réglées, deviennent incohérentes, sans s’en apercevoir. Les rêves sont une folie passagère, et ce qu’il y a d’admirable dans l’homme qui dort, c’est qu’impuissant à coordonner ses pensées, il se fait, comme le fou, l’illusion qu’elles sont parfaitement liées et suivies. Notre machine se détraque et nous paraît marcher à merveille. Il nous arrive même, à notre vive satisfaction, de nous croire plus avisés, plus subtils, plus sagaces que dans la veille ; nous nous croyons du génie. « On ne cherche pas la logique, dit fort bien M. Paulhan, on pense la tenir. On ébauche des théories, on se sent illuminé par une idée soudaine, et l’on reconnaît au réveil seulement qu’on a pressé tendrement un navet sur son cœur. » L’auteur d’un livre sur le Sommeil et les Rêves, M. Delbœuf, raconte qu’une nuit il crut lire un traité de philosophie scientifique, et qu’il