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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/207

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L’écho qui m’appelait ricane sur mes pas ;
La Dryade s’échappe et la Nymphe s’esquive ;
Le ruisseau vif me raille au rire de l’eau vive
Et les oiseaux moqueurs se posent sur mes cornes
Et ma flûte s’enroue et siffle des airs mornes
Car ses trous sont bouchés, et sa tige se fend ;
Mes deux mains, à tâtons, ne prennent que le vent,
Presque aveugle, mes bras, hélas ! ne sont plus faits
Pour étreindre la Nymphe au creux des roseaux frais
Dormant dans l’eau qui passe ou nue au soleil tiède.
L’âge vient ; le soir tombe et je m’assieds ; je cède
Mon thyrse à plus ardent et ma flûte à plus gai.
Laisse-moi la suspendre en l’ombre, fatigué,
Près de ton glaive tors qui reste dans la gaine ;
Laisse-moi boire l’eau de ta douce fontaine
Et marchons vers la mer où les Tritons divins,
Qui n’ont jamais connu les viandes et les vins,
Sur la grève où gémit le flot intarissable
Gonflent leurs conques d’or ou dorment sur le sable.

LE TRITON

Homme à la barbe grise et toi, Faune au poil gris,
Pourquoi donc troublez-vous mon sommeil ? Ai-je pris
Une grappe à ta vigne, un fruit à ton verger ?
Pourquoi de son repos venez-vous déranger
Le vieux Triton qui dort et que l’âge ankylose
Couché près de la mer parmi le sable rose ?
Laissez-moi ; d’autres sont, hélas ! ce que nous fûmes,
Torses nus imbriqués d’écaillés et d’écumes,
Bras musculeux haussant hors de l’eau qui déferle
La branche de corail et la goutte de perle ;
Jeune comme eux, parmi les grands flots forcenés
J’ai cabré le saut vif des Dauphins talonnés
Et des algues j’ai fait de longs fouets et des rênes
Et sur la lame j’ai poursuivi les Sirènes
Emergeant à mi-corps, poissonneuses et nues ;
Mais la vieillesse aussi pour elles est venue,
Sournoise, qu’elle guette, ou brusque, qu’elle assaille,
Le sourire se clôt et la croupe s’écaille,
La blanche chair se hâle aux morsures du vent ;
L’écume aux cheveux roux mêle des cheveux blancs.
Tout meurt ; l’homme chancelle et gît ; le dieu trébuche.