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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/202

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du fantôme décharné et de sa face de squelette, camarde et ironique. C’est avec une insistance plus cruelle encore qu’il a émacié, ridé, déchiqueté les chairs flasques et meurtries de l’horrible vieille édentée, en haillons effiloqués, qui représente la Misère. La couleur jaunâtre et terreuse du bois que le sculpteur taille avec une dextérité rare, s’ajoute à l’horrible maigreur de la figure pour attrister et repousser l’œil. Nous ne voyons guère, à vrai dire, en quoi ces morceaux bravement exécutés, mais d’une bravoure provocante, ajoutent rien de nouveau aux conquêtes de l’art moderne et ce qu’ils expriment de particulièrement personnel. C’est peut-être encore du côté des interprétations décoratives que M. Jules Dubois, jusqu’à présent plus arrangeur qu’inventeur, tournerait avec le plus de profit ses multiples aptitudes et sa grande habileté, ainsi qu’on en peut juger par les objets usuels dont il accompagne ses grands ouvrages, ses ustensiles et ses vaisselles d’étain, dans lesquels il mêle agréablement les formes humaines à des formes décoratives, parfois bizarres, mais souvent ingénieuses et nouvelles.

Les deux monumens publics qu’on regarde au Champ-de-Mars, celui de Molière, pour la ville de Pézenas, par M. Injalbert, et celui de Balzac, par M. Marquet de Vasselot, n’y sont pas heureusement conçus. Pour Molière, c’est l’éternel buste, posé sur une gaine, vers lequel se dresse une figure symbolisant le génie de l’écrivain. La Musc est ici une forte soubrette, un peu épaisse, largement décolletée, méridionale et bruyante, qui, le poing droit sur la hanche, lève, de la main gauche, un bouquet sous le nez du grand homme. La figure, alerte et joviale, est exécutée avec l’entrain que sait mettre M. Injalbert en ces vives besognes ; c’est une Dorine de province, mais c’est une Dorine, et cela va encore. Mais que dire de la figure parallèle, de l’affreux Satyre, assis, croisant ses jambes de bouc, de l’autre côté du socle, et ricanant, d’un gros rire sardonique et lubrique, dans sa face camuse et mûre ? L’exécution est vigoureuse, hardie, irréprochable, si l’on veut. Est-ce là pourtant une représentation suffisante et satisfaisante du génie de Molière, de ce génie sain, élevé, bienveillant, bienfaisant, d’une moralité si haute et si ferme, malgré toute sa liberté de langage qui était alors celle de tous les honnêtes gens ? Pour les habitans de Pézenas qui n’auront pas beaucoup lu Molière, cet incomparable génie leur apparaîtra donc brutalement comme un simple et joyeux farceur, comme un satirique libertin et salé, qui ne dédaigne pas les hommages des maritornes. Ce n’est point assez. Quant à notre Balzac, M. Marquet de Vasselot a eu la singulière idée de le métamorphoser en sphinx. On peut juger de l’effet que produit cette épaisse et forte tête de Tourangeau