Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/194

Cette page n’a pas encore été corrigée


le croirait et ce serait naturel. La figure est sérieuse et noble, un peu lourde ; on y voudrait plus d’enthousiasme et de jeunesse. M. Albert-Lefeuvre a rencontré Jeanne d’Arc, un peu plus tôt, à Vaucouleurs, ayant déjà passé, par-dessus son corsage de toile, la cuirasse que lui a donnée le sieur de Baudricourt. Demi-bergère, demi-guerrière, elle est encore inquiète et interroge le ciel ; l’attitude est bonne, l’exécution simple et ferme ; il est fâcheux que la tête, trop fortement renversée en arrière, ne présente, de face et même de profil, que des raccourcis compliqués qui en laissent mal saisir le caractère et la physionomie. C’est un inconvénient auquel le sculpteur, si habile, peut aisément remédier, puisque sa figure n’est qu’un projet.

Il n’est point surprenant que, dans presque toutes ces représentations, l’influence de M. Paul Dubois se fasse sentir, comme aussi celle de M. Frémiet, mais le chef-d’œuvre du premier étant plus récent que celui du second, son souvenir est plus frais, et, pour le visage notamment, c’est presque toujours le type finement rustique de M. Dubois qui reparaît. Il est ainsi chez M. Laforêt, auteur d’une Jeanne d’Arc à Reims, tenant dans ses bras l’étendard qui « ayant été à la peine, devait être à l’honneur ». Toutefois, cette réminiscence, très intelligemment appropriée, n’empêche point que la figure ne soit très distinguée et très personnelle. Jeanne se tient debout, très droite, les jambes serrées, dans une attitude d’immobilité militaire et respectueuse fort bien rendue, et la fermeté sobre de l’exécution dénote un artiste d’avenir.

C’est lorsque les sculpteurs n’ont pas en vue une application obligatoire de leur travail, lorsqu’ils se trouvent condamnés au morceau de bravoure, avec la seule idée, souvent déçue, d’obtenir une récompense éclatante au Salon ou de forcer les portes d’un musée, que leurs embarras d’imagination commencent et qu’ils se torturent l’esprit devant le bloc informe et docile, argile, pierre ou marbre :

Un bloc de marbre était si beau
Qu’un statuaire en fit l’emplette.
« Qu’en fera, dit-il, mon ciseau ?
Sera-t-il Dieu, table, ou cuvette ?
Il sera Dieu ; même je veux
Qu’il ait en sa main un tonnerre.
Tremblez, humains ! faites des vœux :
Voilà le maître de la terre. »

La curiosité légitime qui se porte actuellement, dans les deux Salons, vers la section des arts décoratifs, où le marbre est débité en statuettes, médaillons, petits reliefs et autres objets se