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Il voudrait connaître les pensées les plus intimes de ses sujets et voir clair dans leur esprit, de même qu’il surveille à toute heure sa ville d’Omdurman, d’une tour vitrée construite au sommet de sa maison. C’est un ingénieux moyen d’espionnage, que d’introduire l’une de ses femmes dans l’intimité de ceux qui lui sont suspects. Il doutait fort de l’attachement de Slatin, en dépit de ses sermens, et l’événement a prouvé qu’il n’était point si malavisé. Aussi cherchait-il à l’envelopper d’un réseau d’affections féminines. Slatin était constamment l’objet de ses propositions matrimoniales. Il s’y dérobait de son mieux, non cependant sans donner une piteuse idée de la galanterie européenne.

Sa méfiance provient de sa conception générale de l’humanité, qui n’est pas à l’honneur de celle-ci. Il ne croit ni à la véracité, ni à la bonne foi. Il est convaincu que tous ceux qui l’approchent ont le mensonge à la bouche, mais il ne demeure pas avec eux en reste d’hypocrisie. En un jour d’humeur expansive, il fit cette déclaration de principes : « Un homme de gouvernement doit toujours dissimuler ses intentions ; qu’il se garde de les trahir par ses attitudes ou par ses gestes, car il la donnerait trop belle à ses ennemis et à ses sujets pour les traverser. » Aussi n’est-on jamais en confiance avec lui. S’il est redoutable dans ses emportemens, il l’est peut-être davantage encore quand il sourit et parle avec bonhomie et douceur. On est d’autant plus fondé à craindre sa colère que ses châtimens sont terribles ; il a une prédilection pour les mesures de rigueur. Du temps qu’il était conseiller du Mahdi, il combattait toujours ses tendances à la clémence. Ce fut lui qui, le jour de la prise de Kharloum, se prononça pour le massacre général et s’opposa à ce qu’on fît aucun quartier.

Il prononce volontiers des punitions corporelles. Ses gardes sont toujours sur le qui-vive, car à la moindre infraction ils sont fouettés avec la courbache, la terrible cravache en peau d’hippopotame, ou bien ils sont mis aux fers. Slatin, dont on avait surpris les relations suspectes avec Gordon, subit cette peine pendant des mois : deux anneaux, réunis par une chaîne, étaient scellés à ses chevilles, et son cou était pris dans un cercle si étroitement serré qu’il pouvait à peine remuer la tête.

Le calife considère les supplices comme un procédé indispensable de gouvernement. Quelqu’un qui s’aviserait de lui parler de l’abolition de la peine de mort, serait sûrement regardé de travers. Il n’a jamais dit, comme cet ancien, que l’odeur du cadavre de son ennemi lui était agréable, mais il a maintes fois prouvé que la vue de son sang n’était pas pour lui déplaire.

Les Batahin qui habitent sur la rive droite du Nil bleu avaient