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« — Ne me forcez pas à m’enfuir… je ne peux pas supporter… Mon parti est pris là-dessus.

« — Et moi, je ne peux pas comprendre que vous l’ayez fait… que vous pensiez cela… Je ne peux pas !

« — N’y songez plus. Il est bon mari. — Et moi, — j’ai combattu, j’ai lutté, jeûné, prié. J’ai amené mon corps à une sujétion presque complète. Et vous ne devez pas — vous allez — réveiller…

« — Ô chère folle adorée, qu’avez-vous fait de votre raison ? C’est à croire que vous avez perdu vos facultés. Je discuterais avec vous si je ne savais qu’il est complètement inutile de faire appel au cerveau d’une femme dans l’état de crise sentimentale où vous voilà. À moins que vous ne vous mentiez à vous-même, comme le font tant de femmes dans ces sortes de choses ? Vous ne croyez peut-être pas réellement ce que vous prétendez croire ? c’est peut-être seulement pour vous donner la volupté des émotions dues à ces idées imaginaires ?

« — La volupté ! comment pouvez-vous être aussi méchant !

« — Pauvre chère épave, si mélancolique et si pusillanime, de l’esprit le plus riche en promesses que j’aie jamais rencontré ! Qu’avez-vous fait de votre mépris pour les conventions ? Moi, je serais mort sans rompre d’une semelle.

« — Vous m’écrasez, vous m’insultez presque, Jude ! allez-vous-en ! — Elle se détourna vivement.

« — Je m’en vais. J’en aurais la force, — ce qui ne sera jamais plus, — que je ne reviendrais jamais vous voir. Sue, Sue, vous ne méritez pas l’amour d’un homme ! »

Il regagne à grand’peine son logis et songe tristement, en attendant la mort : « Les temps n’étaient pas mûrs, pour Sue et moi. Nos idées étaient de cinquante ans en avance. La résistance qu’elles ont rencontrée a causé une réaction chez Sue, l’insouciance chez moi… et ma perte… »

Jude expira en maudissant le jour où il était né. Le cadavre était déjà froid lorsque sa femme rentra d’une partie de plaisir. Elle courut aussitôt retrouver ses amis en murmurant : « Ça ne peut pas lui faire de mal que je m’en aille ! »

Quelle est la conclusion du livre ? Les idées de Jude et de Sue étaient-elles simplement « de cinquante ans en avance, » ou seront-elles toujours trop lourdes à porter pour la femme ? Il semble que M. Hardy penche pour la seconde alternative, ce qui reviendrait à dire : le mariage s’en va en morceaux, mais il n’y a rien à mettre à la place ; nous sommes dans une impasse.