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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/127

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joyeuse confiance, persuadées que la femme émancipée puisera dans le libre développement de ses facultés toutes les vertus, toute la force qui lui seront nécessaires pour vivre avec honneur et dignité dans des situations équivoques, Thomas Hardy, jugeant son héroïne avec une dure clairvoyance, refait impitoyablement l’éternelle histoire de l’homme dompté par une créature capricieuse et mal sûre, qui l’oblige à juger contre sa raison, à agir contre sa conscience, pour se retourner contre lui avec des reproches lorsqu’elle l’a amené à ses fins, qu’elle a brisé sa vie et semé son âme de ruines irréparables. Jude s’est ravalé à plaisir pour obéir aux « vues plus larges » de Sue. Il a renié sa foi, renoncé à ses rêves d’avenir, accepté sans murmure de redevenir simple ouvrier pour nourrir sa famille. Et voici quelle fut sa récompense.

Leurs enfans venaient de périr d’une façon tragique. Un soir, Jude s’inquiétait de ne pas trouver Sue. On lui dit qu’elle doit être à l’église voisine, — elle, Sue, qui n’avait pas eu de cesse qu’elle ne lui en eût désappris le chemin. Il y court, et la trouve prosternée, toute en larmes, sur les dalles. Il l’appelle doucement. Sue, froide et sèche, commence par lui reprocher durement de l’avoir dérangée, puis elle lui fait une de ces scènes dont l’injustice a toujours surpassé la compréhension des pauvres hommes. Oreste en est devenu fou, et peu s’en fallut que Jude ne prît le même chemin lorsqu’il entendit cette femme à laquelle il avait tout sacrifié lui signifier son congé, et lui en donner pour raison que « ses idées sur le mariage avaient changé » ; qu’elle n’admettait plus que le mariage religieux, lequel est indissoluble puisqu’un sacrement ne s’efface pas ; qu’elle était donc, malgré son divorce, la femme de Phillotson, et que lui-même n’avait pas cessé d’être l’époux d’Arabelle. Elle déclara aussi que Dieu lui avait ôté ses enfans pour la punir de leur situation irrégulière et s’accusa d’être la dernière des créatures. « Après m’avoir converti à vos idées ! » criait Jude assommé. Il eut beau s’exclamer, elle le mit à porte de leur logis.

Quelque temps après, elle vint lui annoncer qu’elle retournait « chez Richard. » Elle ajouta : « Nous allons nous remarier. C’est pour la forme, et pour le monde, qui ne voit pas les choses comme elles sont. Mais, bien entendu, je suis déjà sa femme. Rien n’a pu changer cela. »

C’en était trop, après tant de professions de foi d’une impiété agressive, tant de citations pédantes à la gloire de l’union libre, la seule « propre » qu’il y ait sous le soleil, tant de refus hautains d’avoir égard aux préjugés et aux superstitions de Jude, qui aurait voulu légitimer leur union, il se révolte et lui parle avec