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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/102

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On ne peut, à ce qu’il me semble du moins, expliquer ces différens faits, absolument incontestables, qu’en recourant à l’hypothèse suivante. Le moi conscient qui a entrepris les expériences fait les raisonnemens, pris les conclusions, confie à un sous-ordre, à un sous-moi, le soin d’exécuter la besogne courante. Ainsi, dans un Etat, l’exécution de la loi élaborée par le parlement est confiée à des administrations chargées de l’appliquer, mais ne pouvant la modifier. Dans les circonstances imprévues, ce sont ces administrations qui, par voie d’interprétation et de jurisprudence, font à leur tour des observations et des modifications que le parlement ignore. De même pour nos organes : quand un enfant apprend à marcher, toute son attention est portée sur cette étude. Il mesure avec soin la portée de ses pas, les mouvemens qu’il faut donner à ses bras et à son corps pour ne pas perdre l’équilibre. Plus tard, s’il faut marcher dans une rue, au milieu des passans et d’autres obstacles qu’il faut éviter, s’il faut monter ou descendre, etc., l’intelligence, le moi, ne s’occupe plus de rien ; c’est le sous-ordre qui pare à ces cas imprévus par des raisonnemens dont il a probablement conscience, mais qui restent complètement ignorés de son supérieur.

Helmholtz a soutenu énergiquement cette théorie dite empiristique des perceptions résultats de l’expérience acquise, contre Héring, autre élevé de J. Muller, affirmant au contraire, avec son maître, une théorie dite nativistique, rattachant ces perceptions à des propriétés innées de nos organes.

Après trente ans, on peut peut-être trancher le débat, au moins provisoirement, par une sentence où les deux parties trouveront satisfaction.

Helmholtz a raison de dire que la perception du monde extérieur est un résultat d’expériences et de raisonnemens faits sur la sensation, car nous voyons l’enfant nouveau-né recommencer cet effrayant travail à chaque génération. Mais on peut accorder à Héring et à ses partisans que le désir qui pousse l’enfant à entreprendre ce travail, l’aptitude qui lui permet de le réaliser. aptitude qui, vraisemblablement, s’accroît à chaque génération aussi, rentrent bien dans cette transmission mystérieuse qu’on appelle dans la science moderne l’hérédité, en théologie la grâce ou le péché originel, et qui fait, de chaque espèce, de l’animalité, de l’humanité, comme un être unique se développant à travers les âges.