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réparer qu’en partie la faute première. Il est bien rare qu’on retrouve intégralement l’occasion qu’on a laissée échapper. Les esprits, d’ailleurs, restaient hésitans et troublés. Pourtant, il faut savoir grand gré au Sénat de sa résolution. Grâce à elle, la session ne s’est pas terminée, comme elle a failli le faire, par un triomphe que le ministère aurait eu l’air d’avoir remporté sur toute la ligne, et qui, à la veille des vacances, l’aurait singulièrement consolidé.

Il aurait été désirable que l’interpellation du Sénat fût discutée avant celle de la Chambre, mais le gouvernement n’a pas été de cet avis. Comptant, non sans motifs, sur la majorité au Palais-Bourbon, c’est là qu’il a voulu d’abord engager la lutte. S’il avait eu un moment la velléité de se faire renverser, l’instinct de conservation avait décidément repris le dessus chez lui. La discussion au Palais-Bourbon a été ce qu’elle pouvait être. Il n’était que trop facile de montrer les fautes commises dans la direction de notre politique extérieure, et ces fautes ne pouvaient pas sans injustice être attribuées à M. Berthelot seul. Tout le monde savait que M. le Président du Conseil y avait pris une part personnelle considérable. La politique suivie n’avait pas réussi ; il fallait trouver une tête pour en rejeter sur elle la responsabilité ; on a choisi M. Berthelot. Mais, aux yeux de tous, la démission de celui-ci, loin de remédier au mal accompli, en constituait seulement l’aveu, et cet aveu était significatif. Les Chambres ne disent pas toujours ce qu’elles pensent, en quoi le plus souvent elles ont tort. Lorsqu’il s’agit surtout de politique extérieure, elles éprouvent une crainte d’ailleurs honorable de compromettre des intérêts qui ne leur sont pas très familiers, et elles ont une tendance généralement louable à voter avec le gouvernement, afin de ne pas l’affaiblir aux yeux de l’étranger. Les auteurs de l’interpellation ont eu à lutter contre ce sentiment qui, pour n’être pas toujours bien raisonné, n’en est pas moins très tenace. Au fond, la Chambre savait fort bien qu’il y avait eu des imprudences graves et qu’il faudrait longtemps pour les réparer. Que notre situation au dehors ne fût plus la même que quelques mois auparavant, elle n’en doutait pas. L’incident d’Egypte avait révélé un fait dont elle avait une intuition secrète, à savoir que nos rapports avec les autres puissances s’étaient en quelque sorte ralentis depuis quelque temps, que nous étions moins au courant de ce qui se passait dans le monde, et que dès lors on pouvait plus facilement nous mettre par une brusque surprise en face d’un acte déjà définitif. La politique du gouvernement péchait moins par des fautes précises que par cet état général de relâchement où nous nous étions laissés aller. Le mot de malaise est celui qui convient le mieux pour caractériser l’impression de la Chambre. Elle éprouvait du mécontentement et de l’anxiété. Toutefois, c’était à ses yeux une responsabilité bien lourde que de renverser un ministère sur la politique étrangère ; mieux