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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/956

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en interpellation la question de M. Bardoux, et de déposer un ordre du jour, qui aurait été voté à une majorité considérable. Rien de pareil n’a eu lieu. M. le président Loubet a attendu un moment, puis il a prononcé les paroles sacramentelles : « L’incident est clos. » Alors, mais trop tard, le Sénat a compris la faute qu’il avait commise. Tout le monde s’est levé ; on s’est précipité dans les couloirs ; l’amer regret de l’occasion perdue a été bientôt à son comble ; jamais l’agitation de la haute assemblée n’avait été plus grande ; de nombreux députés qui étaient venus assister à la séance partageaient l’émotion générale ; les modérés étaient consternés, les radicaux ricanaient. Quant à M. Léon Bourgeois, il avouait avec simplicité son étonnement d’être encore en vie ; mais, à la manière de ceux qui se jettent à l’eau et qui en réchappent, il ne manifestait plus aucune intention de mourir.

Le Sénat, au contraire, n’avait pas d’autre préoccupation que de réparer l’inadvertance d’un moment. Il y était encouragé à la fois par la déception des libéraux, et aussi par l’imprudence des radicaux et des socialistes qui affectaient de regarder son silence comme une adhésion ; à les entendre, le ministère avait le droit de dire qu’il avait la majorité dans les deux Chambres. La majorité au Sénat ! C’est ce que celui-ci ne pouvait pas laisser avancer sans protestation. Sa dignité même y était intéressée. Après avoir pris une attitude d’hostilité aussi résolue, il y aurait eu de sa part une véritable abdication à renoncer à la lutte pour se ranger docilement derrière le cabinet. On aurait été en droit de ne plus tenir compte de son opposition, et les libéraux qui avaient mis en lui leur confiance seraient tombés dans le découragement. A la Chambre, une interpellation avait été déposée sur la politique extérieure par M. André Lebon et par l’auteur de cette chronique. Elle devait être développée très prochainement, mais tout le monde annonçait déjà qu’elle serait retirée. Il était évident, en effet, que les interpellateurs de la Chambre se trouvaient très affaiblis par le défaut de sanction donnée à la discussion du Sénat. Il y avait intérêt à mettre, ou du moins à essayer de mettre le gouvernement en minorité à la Chambre, s’il y avait été mis déjà au Sénat : dans le cas contraire, et si le gouvernement pouvait se targuer d’avoir désarmé l’opposition sénatoriale, la situation n’était plus la même, et la campagne engagée au Palais-Bourbon se trouvait très compromise. Les trois principaux groupes républicains du Sénat l’ont compris. Ils se sont réunis le lendemain même de la discussion qui s’était si lamentablement terminée, ou plutôt qui ne s’était pas terminée du tout, et ils ont résolu de déposer, cette fois, une interpellation formelle, qui serait nécessairement suivie d’un ordre du jour. Ah ! le gouvernement laissait, ou faisait dire que le Sénat approuvait sa politique étrangère ; on verrait bien le contraire, et la situation serait rétablie dans sa vérité. Cette reprise d’hostilité delà part de la Chambre haute ne pouvait pourtant