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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/938

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Ainsi relégué dans son empyrée, et d’autre part affranchi des limites qui auraient servi à le définir, il est clair que le génie échappe à toute compréhension. Il n’y a aucun moyen de le saisir par le dehors. Le seul moyen est de s’installer en lui et de communier avec lui. La méthode la plus usitée en critique consiste à s’avancer par approches successives, et, par une série d’investissemens, à étreindre de plus en plus près l’écrivain qu’on étudie. On recherche ce qu’il doit à ceux qui l’ont précédé, à ses contemporains, à ses maîtres, à ses amis, ce qu’il a emprunté à ses lectures, ou aux spectacles dont il a été le témoin ; on a chance alors de découvrir ce qu’il ne doit qu’à lui-même et qu’il a tiré de son fond. S’agit-il du drame de Shakspeare ? On n’en dira rien qui ait quelque portée, si on n’a pas montré d’abord comment il se préparait par le drame de Marlowe, de Ben Jonson et de dix autres. S’agit-il de Goethe ? Il faudra établir ce qu’étaient le Faust de la légende, le Faust de Marlowe, le Faust des marionnettes, avant de déterminer comment le poète en a fait son Faust. S’agit-il du scepticisme de Montaigne ? Il faudra commencer par démêler les élémens dont il se compose afin de le distinguer de toutes les autres sortes de scepticisme. Mais jamais les grands critiques, ne s’attardent à ce travail. Ils brûlent les étapes. Ils vont droit au génie, bondissent sur ce qu’il y a en lui d’essentiel, sans crainte de faire faux bond et de tomber à droite ou à gauche, en deçà ou au-delà. Eux aussi ils sont guidés par un sentiment qui ne se trompe pas, ils s’en remettent à leur instinct qui est infaillible. En somme la démarche de leur critique est pareille à celle du génie. Ne sait-on pas, en effet, que, pour goûter une œuvre d’art, nous mettons en œuvre les mêmes facultés dont l’artiste s’était servi pour l’exécuter ? Goûter la Beauté et la réaliser ne sont pas deux opérations différentes. L’amateur d’art est à quelque degré un créateur. C’est donc ainsi que se passent les choses. Le poète se révèle au critique exactement comme la nature se révèle au poète. Le critique lui aussi procède par intuition. Il est lui aussi un voyant. Le Critique est un Héros.

Les voies de cette critique sont mystérieuses comme celles du Seigneur, et ses desseins sont impénétrables. Elle a ses raisons que la raison n’entend pas. Une fois qu’elle a reconnu le génie à des signes lisibles pour les seuls initiés, il lui reste à le célébrer. Cela même est son rôle et elle n’en a plus d’autre. Au reste ce n’est pas une mince affaire, car les ressources du langage humain sont limitées. En contemplation devant son idole, elle en voit avec ravissement se découvrir les perfections qu’elle exalte à mesure en autant de litanies. Emerson, plus il étudie Platon, et plus il en voit les mérites se multiplier jusqu’à l’infini. Afin de donner quelque idée de la structure de son esprit, il la compare aux monumens de Karnak, aux cathédrales