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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/88

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plus possible l’homme moderne qui est en lui ; mais s’ensuit-il qu’il doive s’abstenir de tout jugement sur le passé ? N’est-ce pas une obligation pour lui de déterminer le degré de civilisation que chaque génération humaine a atteint ? Et après qu’il a établi que telle coutume répondait au sentiment général de telle société, n’a-t-il pas le droit de rechercher ce qu’elle valait en elle-même ? L’idée de justice n’est pas, quoi qu’on dise, une pure illusion de l’esprit. Si ami que l’on soit du paradoxe, on n’ira pas apparemment contester qu’un peuple qui massacre les prisonniers de guerre ne soit infiniment plus grossier qu’un peuple qui respecte leur vie. Les applaudissemens frénétiques qui saluèrent la révocation de l’édit de Nantes, — un acte qui aujourd’hui soulèverait chez nous une réprobation presque unanime, — donnent à penser que nos ancêtres du XVIIe siècle ne nous valaient pas. Le christianisme, même altéré par les superstitions que le vulgaire y a introduites, laisse bien loin derrière lui le paganisme hellénique. Napoléon était un despote que les scrupules gênaient peu, et pourtant ses pires violences ne sont rien en comparaison de celles que commettaient les empereurs romains ou les princes asiatiques. L’historien ne se contentera pas de faire toutes ces distinctions ; il faudra en outre qu’elles lui apparaissent comme l’indice d’un grand progrès, et, s’il voit par hasard un peuple abolir l’esclavage ou la torture, il n’hésitera pas à proclamer que les idées morales de ce peuple se sont notablement épurées.

Après avoir énuméré les qualités qui rendent un homme apte à découvrir la vérité historique, M. Fustel de Coulanges décrit la méthode qu’il convient d’adopter. Elle consiste simplement à réunir tous les textes que l’on a sur une question, à les étudier à fond, sans en oublier un seul, à n’en tirer que ce qu’ils contiennent, et à ne jamais suppléer à leur silence par de vaines hypothèses. J’ignore comment il procéda pour la Cité antique. Pour l’époque mérovingienne, il n’est pas douteux qu’il lut d’abord tous les documens, « non pas une fois, mais plusieurs fois, non pas par extraits, mais d’une manière continue et d’un bout à l’autre. » Il les connaissait assez, pour pouvoir dire combien il existait de textes sur un sujet et en combien de passages tel mot y était employé. Il recommandait d’assigner à chaque terme le sens précis qu’il a non seulement dans la langue, mais même dans l’auteur et dans l’endroit cités. Il conseillait de ne négliger aucun détail dans la phrase qu’on avait sous les yeux, d’en explorer attentivement tous les recoins, et il était lui-même de ceux à qui rien n’échappe. Enfin, s’il y avait désaccord entre plusieurs témoignages dignes de foi, il recommandait de tout faire pour les concilier avant