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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/879

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grades inférieurs. Nombreux surtout les anciens sous-officiers qui, au sortir du régiment et à l’assaut d’une existence civile, ont trouvé le mur trop haut, sans brèche pour y passer, et se sont découragés d’attendre : quelques-uns aussi, et non les moins bons, qui, sortis de l’honneur par un coup de passion, sont venus conquérir, avec la paix de leur conscience, le droit d’échapper à l’anonymat sinistre qui s’abat sur le déserteur. Et des armées étrangères, il en vient aussi de ces officiers, de ces sous-officiers, brisés en cours de route. Les uns avouent leur passé, les autres le cachent ; tous gardent, au coin le plus reculé d’eux-mêmes, leur indéfectible rêve en la destinée guerrière, ou simplement la suprême ambition de bien mourir.

A qui se sent perdu, il arrive aussi que cette légion, connue du monde entier, apparaît comme le dernier recours en grâce de la vie. Voici un commissaire de police qui s’échappe d’une sous-préfecture de province ; il vient d’abandonner sa femme, quatre enfans, il a pris le train pour aller se tuer ; le dégoût lancinant des missions de bassesse et de mensonge, au service de la politique, l’ont amené là. La Légion le sauve pour un temps. Ou bien encore, un nihiliste s’y est jeté, lui demandant d’envelopper de mystère une vie menacée par de sectaires vengeances. Mais celles-ci l’y découvrent, la délation le signale à ses chefs comme anarchiste dangereux ; ses papiers sont saisis et révèlent simplement la vérité, dans une curieuse correspondance avec une jeune fille, affiliée, puis réfractaire comme lui, maintenant étroitement unie à son sort, dans un commun besoin de préservation capitale. On l’envoie au Tonkin ; le poignard n’atteint pas si loin. Qui expliquera pourquoi ce lettré arabe, professeur de littérature orientale, a échangé sa chaire d’Egypte contre cette rude vie du légionnaire, sa belle science poétique de là-bas pour l’inconnu de ce milieu aux races mélangées d’Europe ? Il a l’air d’un sage pourtant ; est-ce le mystère de cette humanité étrange qui l’a tenté ? Mais qui ne comprendrait, au contraire, que cet inventeur y soit ? Il est fils d’un officier d’artillerie, et il présente un fusil qui tire sans interruption six cents coups, à l’aide d’un chargeur ; question d’atavisme probablement. Toute la valeur de l’invention tient dans un explosif dont il a expérimenté les foudroyans effets au Tonkin, en présence d’un certain nombre de camarades ; malheureusement tous les témoins qu’il cite affirment catégoriquement n’avoir aucune souvenance de ces expériences. Peu importe, il aura été inventeur, comme il avait été explorateur avec Soleillet, spahi sénégalais, roi nègre, déserteur condamné, disciplinaire, comme il finira légionnaire. Légionnaire ! c’est-à-dire propre à tout, embarrassé de rien, constructeur au Tonkin, pour