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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/87

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mœurs singulier, une pratique bizarre, une institution anormale, il se garde de crier à l’invraisemblance et de se hérisser de scepticisme ; il en conclut uniquement que les idées des anciens sur tous ces points dîneraient des nôtres. Le tirage au sort n’est pour nous qu’un moyen de remettre une décision au hasard : pour les Grecs, c’était une manière de pénétrer la volonté des dieux. Le servage de la glèbe nous paraît aujourd’hui une monstruosité, et cependant plusieurs peuples s’en sont fort bien accommodés. Un Romain de la République croyait être le plus libre des hommes, alors qu’il nous semble asservi à l’Etat ; qu’est-ce que cela prouve, sinon que les Romains envisageaient la liberté autrement que nous ? M. Fustel note soigneusement toutes ces divergences, parfois en les outrant un peu. Il se montre partout très soucieux « de voir les faits comme les contemporains les ont vus, non pas comme l’esprit moderne les imagine » ; et il a un si vif désir de replacer dans leur milieu les hommes et les choses du passé, qu’il en vient par momens à leur attribuer une originalité beaucoup trop grande ; non qu’il oublie ce qu’il y a de permanent dans la nature humaine, mais il est encore plus frappé de tout ce qui nous sépare des anciens que de nos affinités avec eux.

Il engage enfin l’historien à s’interdire toute appréciation subjective, et à expliquer les événemens au lieu de les juger. Quel est en effet le critérium qui nous servirait ici de mesure ? Ce serait évidemment l’ensemble de nos idées actuelles. Mais sommes-nous surs de n’avoir que des idées justes, et n’est-il pas probable que nous sommes dupes, comme nos aïeux, d’une multitude de notions fausses ? Notre raison, à nous Français de 1895, n’est pas un de ces instrumens de précision qui ne trompent jamais : elle est exposée à l’erreur, comme celle des Grecs, des Romains ou des Francs, et il n’est pas certain que ce qu’elle blâme soit toujours blâmable. D’ailleurs, il n’y a rien d’absolu en ces matières : une législation n’est pas bonne ou mauvaise en soi ; elle est bonne si elle est en harmonie avec les mœurs et les intérêts des individus qu’elle est appelée à régir, et elle est mauvaise si elle leur fait violence. Le duel judiciaire est à nos yeux une forme de procédure fort défectueuse ; mais l’essentiel est moins de nous demander s’il offrait des garanties suffisantes à l’équité, que de constater s’il était « d’accord avec les croyances et les habitudes » des populations. Quel rapport y avait-il entre les institutions des peuples et leur état d’esprit, voilà au fond le seul problème que l’historien ait à résoudre.

C’est, je crois, amoindrir un peu trop son rôle que de le réduire à des limites si étroites. Sans doute, il doit dépouiller le