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ne les dit aujourd’hui, et, il me semble, plus honnêtement. Si vous avez sous la main les traductions des auteurs latins de Nisard, lisez les Lettres de Cicéron, je suis sûr qu’elles vous intéresseront comme Saint-Simon ou les Mémoires de La Rochefoucauld. Quand vous les aurez lues, il ne vous restera plus qu’à lire Hérodote, et alors vous deviendrez enthousiaste de l’antiquité. Les G.., se meublent. Mme de Circourt est installée à la campagne. Il me semble qu’on commencera s’en aller de Paris ; cependant les dîners, les soirées et les concerts ne cessent pas, et j’en sors deux fois plus triste.

Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MÉRIMÉE.


Paris, 21 juin 1860.

Madame,

J’étais vraiment trop enrhumé pour oser vous écrire. On est dans un tel état d’abrutissement après une quinte de toux et d’éternuemens, qu’on est incapable dépenser. Voilà comme j’étais encore hier. J’ai gagné mon rhume à porter des bas de soie dans les longs et froids corridors de Fontainebleau, où j’ai passé deux semaines, très malade vraiment. Ce qu’il y a de désagréable c’est de penser que l’on mourra d’un rhume, car ou ne meurt que de cela, quand on n’a pas la chance des coups de canon. C’est une mort bête et qui ne doit pas être trop douce. Enfin il paraît que ce n’est pas encore pour cette fois.

J’ai trouvé bien peu de soleil, mais de très beaux arbres à Fontainebleau. J’étais logé à deux pas du lieu où Monaldeschi eut tant de désagrément. Je n’ai pas vu son ombre, non plus que le grand veneur, que Sully prétend avoir aperçu, ce qui m’a toujours laissé de grands doutes sur la bonne foi de ce grand financier. Nous avions beaucoup de belles femmes ; deux petites Péruviennes ayant des pieds impossibles, une princesse polonaise qui improvisait en français, etc., toutes en crinolines d’une telle envergure que la descente du grand escalier était presque scandaleuse. Bien qu’il soit assez agréable de voir des bas de toutes sortes de couleur, comme on les porte le matin, j’ai passé mon temps assez mélancoliquement. Mon humeur est maintenant beaucoup trop dépendante du soleil et de la pluie. Il me faut absolument un ciel bleu.

J’ai très souvent causé (histoire, archéologie, morale) avec le maître de la maison ; et toujours je pensais à vous pendant et après ces conversations. Vous me demanderez pourquoi ? Parce que je me