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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/859

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antagonisme, mais dans la pratique et les détails vous vous rencontrerez par le cœur qu’il a très bon, quoi qu’on en ait dit, et bien meilleur que ses anciens collègues. On m’a prêté un livre qui m’amuse assez, c’est l’Histoire des Girondins par Granier de Cassagnac. Il les entreprend par leur côté faible, en faisant voir qu’ils étaient bêtes. Je trouve qu’il en fait aussi trop des scélérats. C’étaient des imbéciles et des fous enragés, mais l’auteur ne tient pas assez compte des épidémies morales qui passent sur un peuple comme la grippe et le choléra. Je suis bien d’avis qu’on tue les chiens enragés, mais il ne faut pas dire que ce sont de mauvaises bêtes. C’est la rage qui est mauvaise. Lisez cela, je crois que vous serez intéressée, bien que l’auteur ait ôté beaucoup de poésie à l’histoire et que vous aimiez beaucoup trop la poésie.

J’ai retrouvé les deux C… en meilleur état que je ne m’y attendais, l’un et l’autre très brunis, mais plus forts et mieux portans que je ne les avais laissés. Edouard est dans le ravissement de son Paris. J’en voudrais être à cinq cents lieues et je vous envie de le quitter. A propos, vous ne m’avez pas dit de quel côté vous portiez vos pas : en Brie, ou bien en Touraine ; dans l’incertitude je vous adresse ma lettre à Paris.

Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Vendredi soir, 10 mai 1860.

Madame,

Il y a plusieurs jours que je veux vous écrire et que je ne le fais pas, parce que je souffre de l’estomac et que je suis beaucoup trop sombre. Hier je suis allé faire une longue promenade dans les champs, qui m’a fait du bien, et je suis revenu ici avec une petite provision d’air pur dans les poumons. Je suis allé à Bellevue, d’où je suis parti pédestrement, et tantôt dessinant, tantôt regardant les herbes et les insectes, je comptais aller dîner à Versailles, mais il s’est trouvé qu’après quatre ou cinq heures de marche je me suis aperçu que je m’étais égaré complètement, et après avoir encore bien trotté je me suis trouvé dans les bois de Fleury, où j’ai bien dîné, dans le même restaurant que trois étudians ayant chacun son étudiante, qui toutes les trois se sont mises à fumer. Cela m’a fort amusé et rendu jeune pour quelques heures. Ce monde-là vaut mieux, à ce qu’il m’a semblé, que le monde des salons. Je ne prétends pas dire qu’il vaille grand’chose, mais il a moins d’affectation et entre autres n’a pas celle de vouloir avoir l’air de ne pas s’amuser.