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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/852

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pourquoi je me l’étais représenté comme une espèce d’ours socialiste, mal léché. C’est un homme du monde très poli et très spirituel, infiniment moins anglais que lord Granville ou lord Brougham. Adieu, madame, je vous ai écrit sur grand papier par la même raison que je fais mon Couronnement majuscule, pour ménager mes yeux, mais je ne puis plus écrire gros et je vous accable de ma prose. Veuillez m’excuser, il y a si longtemps que je n’ai causé. Mille remerciemens de votre billet, de votre album que je vous rends. Veuillez agréer l’expression de mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Paris, 21 mars 1860.

Madame,

Le portrait était très joli, mais pas assez vrai, et je suis content que vous n’en soyez pas l’auteur. Je vous ai retrouvée dans ce que vous dites de Mme de C… dans votre dernière lettre. Il me semble qu’elle devait être bien jeune lorsque Mme de Staël est morte.

L’outremer est une couleur qui devrait être interdite aux faiseurs d’aquarelle. Quand on n’a pas du papier merveilleux, cela fait des taches, des embus, toutes les misères possibles. Malheureusement la Vierge a un manteau bleu, et pour le faire plus brillant voilà trois esquisses que j’ai condamnées. J’ai commencé la quatrième aujourd’hui. Vous verrez, madame, que j’ai de la patience, sinon du talent, mais accordez-moi quelques jours de plus. A force de recommencer j’ai appris mon tableau par cœur, et je crois que je pourrais le dessiner les yeux fermés.

Je mène une vie ridicule. Je dîne en ville tous les jours, et depuis huit jours j’ai arboré trois fois les tight inexpressibles. Dimanche, j’ai entendu aux Tuileries chanter Mme Conneau. Elle a une voix de soixante mille francs, et, ce qui devrait se payer le double, beaucoup d’âme. Je regrette que vous ne l’ayez pas entendue. Quand je ne mange ni ne suis en uniforme, je lis le dix-septième volume de M. Thiers, qui me fait mal à l’estomac. Il est poétique à force d’être simple et vrai. Etes-vous de ces cœurs français qui souffrent de la perte de la bataille de Poitiers ? Moi, j’en suis ; et cela m’empêche d’avoir, en lisant Froissart, une bonne partie de la satisfaction littéraire qu’un académicien devrait éprouver. Est-ce faiblesse ou bon sentiment ? Je connais des gens très estimables absolument dépourvus de patriotisme, ou, comme on dit maintenant, de chauvinisme.

J’ai vu hier matin M. d’E… qui m’a paru très changé. Sa