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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/85

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radicaux… Ils connaissent les textes, et analysent dans la perfection tous ceux qui n’ont aucun rapport avec l’histoire de leur patrie ; mais ici l’analyse prend un caractère particulier ; leur texte se prête à toutes les idées qu’ils ont d’avance en l’esprit, à tous les sentimens qui bouillonnent dans leur cœur, ils l’interprètent, ils le modifient, ils en l’ont ce que leur sentiment veut qu’il soit. Ils ont toujours, même en érudition, l’humeur guerroyante. Ils entrent dans un document comme dans un pays conquis, et bien vite ils en font une terre d’Empire [1]. » Dans un bel article où perce par endroits quelque aigreur, mais qui contient beaucoup de vrai, il insiste fortement sur ce point [2]. La plupart des Allemands assujettissent leur science à leur patriotisme ; ils ne voient guère dans le passé, que ce qui est « favorable à l’intérêt de leur pays » ; leurs livres sont autant de panégyriques en l’honneur de leur race, et autant de pamphlets contre les ennemis qu’elle a eu à combattre. Le culte de la patrie est la fin suprême de leurs travaux. Ce qu’ils condamnent chez les autres, ils l’admirent chez eux. Ils allèrent les faits, non par calcul, mais de très bonne foi et presque à leur insu. Leur érudition « marche de concert avec les ambitions nationales », et s’évertue à leur créer des titres.

Les « préjugés » politiques et religieux, au sens étymologique du mot, ne sont pas moins funestes à la vérité. Voyez combien nos meilleurs historiens ont cédé à l’esprit de parti. Augustin Thierry est toujours demeuré à l’écart des affaires publiques, et pourtant il avoue que, s’il aborda l’étude de l’histoire vers 1817, ce fut pour y trouver des argumens à l’appui de ses opinions. Plus tard, cette étude lui plut pour elle-même ; mais il ne cessa pas « de subordonner les faits à l’usage qu’il en voulait faire. » Il était tellement hanté par la pensée du présent que la « catastrophe » du 24 février 1848 lui arracha la plume des mains. Par cette révolution, l’histoire de France lui parut « bouleversée autant que l’était la France elle-même [3]. » Le passé n’avait plus de sens à ses yeux, du moment que la royauté ; bourgeoise de Louis-Philippe était par terre. Pour Michelet, on sait comment ses idées sur la vieille France se transformèrent à mesure que s’accentua son hostilité contre la religion catholique et contre la monarchie. Quant à Guizot, ses ouvrages sont surtout des leçons « de politique rétrospective [4]. » Il apprécie les événemens plus qu’il ne les

  1. Inédit.
  2. Revue des Deux Mondes du 1er septembre 1872.
  3. Préface des Lettres sur l’Histoire de France. — Préface de l’Essai sur l’Histoire du Tiers-État.
  4. Emile Faguet, Moralistes du XIXe siècle, Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1890.