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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/845

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mon œuvre. Vous ne l’aurez que trois jours après mon retour à Paris, c’est-à-dire au commencement de mars. Vous me demanderez pourquoi je ne l’achève pas à Cannes ? C’est que c’est collé sur une énorme planche qu’il était impossible de transporter. Enfin, si cela s’achève comme je l’ai commencé, cela sera presque aussi bien dans son genre que le mouchoir de Nipi, qui a excité votre hilarité.

Je suis à me demander s’il existe un lieu où l’hiver ne se fasse pas sentir. On me parle de l’Egypte au-delà des cataractes, mais il faut huit jours de mer et je ne sais combien de temps en barque sur le Nil pour y arriver. D’ailleurs j’ai une aversion très prononcée pour les hiéroglyphes et les antiquités égyptiennes toutes jetées dans le même moule. L’esprit de suite des ouvriers égyptiens avait quelque chose de tuant pour la pensée. On me dit qu’on ne connaît pas de vers dans leur langue. Ils ont vécu des milliers d’années sans imagination. Avez-vous lu le roman traduit par M. de Rougé ? Il n’y en a guère non plus. Adieu, madame, je me trompais tout à l’heure en accusant les vagues. C’est la pensée de deux articles à faire qui me tenait éveillé. Gardez-vous des gens de lettres ! J’ai appris ici la mort de ce pauvre lord Holland, et je suis très inquiet de son testament. Il disposait absolument de sa fortune, et je ne sais s’il aura pensé à sa femme.

Veuillez agréer, madame, tous mes vœux pour la nouvelle année et l’expression de tous mes tendres et respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Cannes, 8 février 1860.

Madame,

Le tableau de Velasquez, dont je vous ménage la surprise, est un Couronnement de la Vierge. La singularité, c’est qu’il n’y a que du rouge et du bleu, mais les deux couleurs sont dans une harmonie délicieuse, dans l’original s’entend. Je ne parle guère de foi à Edouard C… et je ne le pervertis pas : vous l’avez déjà perverti. Je veux dire que les charmes des salons de Paris l’ont séduit au point que, sans eux, il ne croit pas qu’on puisse vivre. Nous avons ici un baron Bunsen, Allemand et même Prussien, qui a été ministre de son pays à Rome et en Angleterre pendant nombre d’années. Il nous prête des livres, c’est-à-dire les siens. J’en lis un en sept volumes sur les origines du christianisme. Il y a une érudition immense et un fatras abominable. C’est en anglais ou plutôt en baragouin. A l’exemple de la plupart de ses