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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/843

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pouvais venir à bout. En partant de Paris, j’avais appris la mort d’un de mes amis et confrères. M. Lenormant. Nous n’avions pas une idée en commun peut-être, mais c’était un excellent homme qui avait toujours été bienveillant pour moi. Sa femme m’a prié de parler de lui dans un journal. Cela m’a semblé singulier, mais je ne pouvais refuser. J’ai donc griffonné pendant plusieurs jours sans pouvoir faire quelque chose de tolérable. Il me semble que j’aurais pu vous dire dans une lettre tout le bien que je pensais de lui, mais il faut tourner cela pompeusement pour le public, et cela m’a mis au désespoir. Enfin j’ai envoyé à Paris un nombre suffisant de pages dont je suis très mal satisfait.

M. Lenormant s’est converti sous mes yeux, et voici comment. Nous étions ensemble en Grèce, allant aux Thermopyles et descendant un ravin très roide à pied, tenant nos chevaux par la bride. Nous vîmes tout à coup, sur la crête de la pente opposée dudit ravin, un homme qui, malgré l’escarpement et les rochers, allait courant comme s’il tombait. Il avait pourtant un grand manteau blanc, un long fusil et un daim mort sur les épaules. Il fut au fond du ravin avant nous et là nous nous rencontrâmes. Je lui demandai s’il voulait nous vendre son daim. Il me répondit : « Je veux le manger avec mes amis. » Cela se dit en grec : tous filous mou. Ce mot de filous me fit rire, car cet homme avait très mauvaise mine. Il disparut dans les broussailles en un bond ou deux. Au moment de remonter à cheval, M. Lenormant me demanda ce que je pensais de cet homme. Je lui répondis qu’il m’avait tout l’air de Samiel le chasseur sauvage. — Non, dit-il, je crois que c’est le diable. — C’est très probable, lui dis-je, et je partis en avant avec Ampère. Au bout d’un instant, surpris de ne pas entendre de pas de chevaux derrière moi, je me retournai et je vis M. Lenormant par terre, avec l’épaule démise. C’était très loin de tout secours ; nous le portâmes comme nous pûmes dans un village, et il se passa deux jours avant que nous pussions trouver un médecin. Pendant ces deux jours il resta à peu près seul dans le village, et plus tard, il a dit qu’il avait employé son temps à réfléchir et qu’il s’était converti. Il a raconté depuis, dans son cours, qu’il avait vu le diable et moi aussi. C’était un grand savant et un aimable homme. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour que son fils obtienne une place à la Bibliothèque.

Nous avons eu notre hiver à Cannes, terrible aussi, bien que fort différent du vôtre. Trois ou quatre jours de gelée, puis une mer horrible, qui a emporté le parapet de la jetée de Cannes. Après cela, le beau soleil est revenu, et nous sommes en plein printemps.