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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/84

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Sohm les ont lancées dans la circulation. Chacun les répète par respect pour ces noms célèbres, par routine, par paresse, et à la longue elles acquièrent la valeur d’un axiome. M. Fustel a toujours eu la curiosité d’examiner ce que cachaient ces belles apparences. Il a détruit plusieurs des systèmes à la mode ; il en a ébranlé d’autres, et il exhortait ses élèves à poursuivre énergiquement la même besogne après lui. Il les avertissait que, « pour chercher quelque grande vérité, on avait presque toujours à réfuter préalablement quelque grosse erreur » ; il leur conseillait de ne s’incliner devant aucun dogmatisme, de n’asservir leur pensée à aucun individu, mais plutôt « de voir tout par eux-mêmes et de marcher seuls » hardiment. La science telle qu’il la concevait était une école de dignité morale autant que d’émancipation intellectuelle.

Il ne voulait pas seulement que l’historien secouât le joug de toute autorité extérieure ; il voulait encore qu’il tachât de s’affranchir de lui-même et de se soustraire à l’empire de ses idées les plus intimes. « Je lui demande, disait-il, l’indépendance de soi, la liberté à l’égard de ses propres opinions, une sorte de détachement du présent, et un oubli aussi complet que possible des questions qui s’agitent autour de lui… Il peut avoir au fond du cœur des convictions très arrêtées ; mais il faut que, dans le moment de son travail, il soit comme s’il n’avait ni préférences politiques ni convictions personnelles. » Volontiers il eût écrit avec Fénelon que l’historien ne doit être d’aucun temps ni d’aucun pays ; non qu’il lui défendît d’aimer sa patrie ou de s’intéresser aux événemens du jour : il n’avait pas la prétention d’en l’aire un être abstrait, confiné dans une tour d’ivoire et étranger à tout sentiment humain ; mais il lui défendait d’obéir, en tant qu’historien, à ses passions de citoyen ou de patriote.

Il est dangereux, d’après lui, de confondre « le patriotisme, qui est une vertu, et l’histoire, qui est une science. » Comme on lui reprochait d’avoir dit que la Gaule avait été aisément conquise par César, il répondait sèchement qu’il l’avait dit parce que c’était la vérité. Alléguer « que les Gaulois ont dû lutter longtemps et s’insurger nécessairement contre la domination romaine », c’est peut-être agir en bon Français ; mais c’est oublier que l’histoire est une science, et non pas un art où chacun s’abandonne à l’inspiration du moment. Il considérait, le chauvinisme des Allemands comme l’origine d’une infinité d’erreurs. « Je ne sais, dit-il, s’il y en a parmi eux qui soient capables de parler avec calme des batailles de Bouvines ou d’Iéna, d’Arminius ou de Couradin. des vertus des Germains de Tacite ou de l’essence germanique de certains