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fuite ; je ne sais qu’un procédé pour retenir le capital et avec lui la richesse, c’est de lui donner la sécurité. Comme aux époques anciennes, la sécurité du capital va redevenir un des facteurs de la richesse des nations. C’était naguère un des avantages de l’Europe sur l’Asie ; c’était une des choses par où l’Occident chrétien l’emportait sur l’Orient musulman, et, par suite, une des causes de la supériorité de notre société et de notre civilisation. Cette longue supériorité, elle est en danger, aujourd’hui ; nous tendons à retourner, sous une autre forme, aux époques barbares où la fortune des particuliers était à la merci des caprices d’un prince ou des convoitises d’un favori. Toute la différence est que le prince, aujourd’hui, s’appelle peuple, et que le favori se nomme légion ou syndicat, ce qui ne légitime pas l’usurpation et ne diminue pas les inconvéniens de la confiscation. Comme dans l’Inde ou dans la Turquie anciennes, il deviendra inutile d’épargner, inutile d’inventer, inutile de travailler.

Il est, à notre époque de concurrence universelle, une prédiction aisée à faire : savez-vous quel sera, au XXe siècle, le gagnant du prix que se disputent les nations, le vainqueur de la course à la richesse ? Quel sera le peuple le plus riche du monde, partant le peuple où l’aisance et le bien-être seront le plus répandus ? Ce sera celui qui donnera au capital le plus de sécurité, par suite à l’industrie, au travail, à l’esprit d’entreprise, le plus de garanties. En ce sens aussi, pourrions-nous dire, l’avenir est au plus sage.


VI

Il nous sera permis de le constater eh terminant : le « cosmopolitisme financier » n’a ni les inconvéniens ni les dangers que lui suppose le vulgaire. Faut-il tout dire ? s’il n’y avait, par le monde, d’autre cosmopolitisme que celui des capitaux, d’autre internationale ou d’autre franc-maçonnerie que celle de la haute banque, notre patriotisme aurait moins d’anxiété pour l’avenir de la France et pour les destinées de l’Europe. Car cette sorte de cosmopolitisme ne s’attaque pas aux fondemens mêmes des nations ; elle n’est pas en contradiction, inconsciente ou voulue, avec l’idée de patrie ; tout au plus pourrait-on dire qu’elle en diminue la force en donnant aux citoyens des intérêts au dehors de leur pays et en affaiblissant chez eux l’esprit de sacrifice. Soyons justes envers chacun ; si les hommes d’argent semblent trop souvent, enclins à donner la préférence aux intérêts matériels ; si, alors même que, du fond de leur cabinet, ils embrassent de leurs