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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/83

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impression plus vive, il semble que ce texte directement consulté nous procure une vision plus juste de la réalité. Si habile qu’il soit, Augustin Thierry est un peintre moins fidèle des mœurs mérovingiennes que Grégoire de Tours, et le supplice de Jésus apparaît avec plus de vérité dans l’Evangile que dans le récit de Renan.

Au surplus, M. Fustel n’allait pas jusqu’à prohiber l’usage des livres de seconde main. Il avouait lui-même qu’il avait eu des maîtres parmi les érudits des trois derniers siècles, et qu’il devait beaucoup à Guérard, à Pardessus, à Waitz. Il n’avait certes pas dépouillé tout ce qu’on a écrit avant lui sur l’antiquité et sur le haut moyen âge, mais aucun ouvrage sérieux ne lui avait échappé, et il connaissait au moins en gros la plupart des théories exprimées par ses prédécesseurs. On ne saurait évidemment exiger davantage d’un historien, à moins de vouloir le réduire au rôle peu enviable de compilateur. Il n’est pas indispensable, pour être « au courant », de posséder à fond toute la bibliographie de la question que l’on traite. Combien n’y a-t-il pas de volumes dans la littérature historique qui ne méritent que le dédain et l’oubli ! Les seules opinions qui comptent sont celles qui prétendent s’appuyer sur les textes. C’étaient aussi les seules auxquelles M. Fustel accordât son attention, sans jamais aliéner son indépendance d’esprit. Partant de ce double principe, que l’historien le mieux doué a pu se tromper et qu’il n’y a de vrai que ce qui est démontré par les documens, il ne voyait dans les assertions d’autrui qu’une invitation à étudier personnellement le sujet. Souvent il avait déjà résolu le problème à sa manière ; il comparait alors sa solution à celle qu’on en proposait, ou plutôt il les rapprochait toutes les deux des textes, et c’est aux textes que restait le dernier mot. Il est possible assurément que, sur bien des points où il a cru triompher de ses adversaires, ils aient eu raison contre lui : il n’avait pas plus qu’eux le don de l’infaillibilité. Je constate simplement, et c’est ici l’essentiel, que pour lui toute la science historique se réduisait à la saine interprétation des documens, qu’en dehors d’elle il n’apercevait qu’erreurs, fantaisies et hypothèses creuses, que l’opinion d’un moderne, fut-elle d’un homme de génie, était à ses yeux négligeable si elle n’était point conforme aux sources, et qu’un aveu sincère d’ignorance lui semblait préférable à une affirmation en l’air. Il remarquait que le champ de l’histoire était encombré d’une foule de « théories et de synthèses », qui tirent tout leur mérite de la réputation du savant qui les a le premier formulées. Il est des choses qui courent de bouche en bouche, de livre en livre, uniquement parce que MM. Mommsen, Waitz ou