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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/814

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politique intérieure, politique étrangère, le public est porté à découvrir partout la main de cette mystérieuse haute banque, qu’on lui représente comme toute-puissante. Quoi qu’il arrive, les badauds se croient tenus de tout expliquer par son intervention occulte. C’est ici, surtout, que se donnent carrière l’amour du merveilleux et l’esprit de suspicion, si bizarrement accouplés chez les foules à la fois sceptiques et crédules. De la haute banque on croit tout, on soupçonne tout, on redoute tout, ayant pleine foi dans son omniprésence et dans son omnipotence.

A force d’en magnifier le rôle et d’en outrer la puissance, le public se méprend, étrangement, sur cette haute banque. Dupe de préjugés que lui inculque, chaque matin, une presse de pamphlétaires, il ne voit plus les faits les plus simples qu’à travers des préventions qui les déforment grossièrement. Ce qui est vrai, c’est que par l’ascendant de leur nom comme par la puissance de leurs capitaux, par l’étendue de leurs relations ou par la solidité de leurs alliances, et aussi, nous n’avons pas le droit de l’oublier, par l’habileté de leur direction, certaines maisons ont conquis sur les marchés financiers une prééminence incontestée. Leur seul patronage est, pour une affaire publique ou privée, une recommandation qui entraîne toutes les Bourses de l’Europe. Individuelles ou collectives, les maisons les plus nouvelles ou les moins solides ont accepté la royauté des plus anciennes ou des plus fortes. Il y a ainsi, dans la banque, une sorte de hiérarchie des puissances financières, et si l’on veut, une façon de vasselage des maisons de second ordre vis-à-vis de celles de premier rang. Les petites se contentent d’être les satellites des grandes, cherchant à se faire une place à leur ombre ; en ce sens, on est libre de dire que la finance a quelque chose de féodal. Rien là du reste de particulier à la France, ou rien qui ressemble à un privilège. En Allemagne, en Autriche-Hongrie, en Russie, en Angleterre, et, plus que partout ailleurs, aux Etats-Unis, on voit parfois, en dehors même de la finance, certaines branches d’affaires, le charbon, le pétrole, le coton, le cuivre, les mines d’or ou d’argent, la métallurgie, tomber, comme disent les Anglo-Saxons, sous le « contrôle », c’est à dire sous l’empire de telle ou telle maison. Alors même qu’il semble ainsi se constituer une façon de monopole de fait, il n’y a là, d’habitude, ni monopole légal ni privilège d’aucune sorte ; ce qu’a fait l’ascendant d’une maison ou d’un groupe, l’initiative de plus hardis ou de plus habiles peut toujours le défaire. Quant aux hommes qui ont voulu nous représenter cette sorte de primauté de quelques grandes maisons de banque comme un phénomène de race, ce qu’ils appellent un