Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/753

Cette page n’a pas encore été corrigée


si, la guerre continuant, la fortune des armes se prononçait en faveur de la France, Louis XIV pourrait bien entraîner la Savoie dans son alliance, et demander à son tour la main de la princesse Adélaïde pour son petit-fils. Quelle raison aurait Victor-Amédée pour repousser une offre aussi avantageuse, et, s’il s’y refusait, Louis XIV n’aurait-il pas le moyen de l’y contraindre ?

Enfin, pour achever de porter la conviction dans l’esprit de l’Empereur, Grimani faisait valoir la convenance d’un mariage avec une princesse catholique, parente au degré successible de la reine d’Angleterre [1], mariage auquel le roi d’Espagne se montrait favorable. Sans doute la jeune princesse n’était pas nubile, mais le roi des Romains n’était pas non plus en âge de contracter mariage. Quand la princesse aurait quatorze ans, le prince en aurait dix-neuf. Les âges se convenaient donc parfaitement, et jusqu’au mariage Victor-Amédée était prêt à envoyer sa fille à Innspruck pour y être élevée sous les yeux de l’Impératrice. Quant à la dot, sans doute, on voudrait bien dispenser Victor-Amédée de l’acquitter, en considération des lourdes charges que la guerre lui avait imposées, et de l’indemnité qui lui était due de ce chef. En un mot les propositions que Grimani faisait à l’Empereur de la part de Victor-Amédée étaient identiquement les mêmes que celles que Tessé était chargé, de sa part également, de faire à Louis XIV. Il n’y avait à changer que les noms [2].

A cette ouverture Léopold était loin d’opposer un refus ; mais il demandait à réfléchir, et ces réflexions duraient longtemps, au grand désespoir de Grimani, qui, dans ses lettres, se plaint incessamment des lunghezze di quesla corte. En bon mari, il voulait consulter l’Impératrice, qui était opposée au mariage, en souverain sage le conseil antique dont il invitait Grimani à voir successivement tous les membres, en père consciencieux son confesseur, l’abbé Errera, auquel il le renvoyait également, et partagé entre tant de conseils, il n’était pas possible de tirer de lui une réponse définitive. Chaque fois que Grimani le pressait, c’était quelque objection nouvelle qui surgissait. Moins politique et moins résolu que Louis XIV, Léopold ne pouvait se résignera s’engager pour une époque aussi éloignée. Sans doute la jeune princesse présentait toutes les apparences de la santé. Mais elle n’avait que neuf ans. Avant l’époque fixée pour le mariage, il se ferait un cambiamento in sua costitutione, et qui pouvait garantir qu’après ce

  1. La princesse Adélaïde était en effet petite-fille de Madame, Henriette d’Angleterre, sœur de Charles II, qui était l’oncle de la reine Marie, Comme de Guillaume d’Orange.
  2. Arch. Turin. Grimani à Victor-Amédée. Lettre du 30 janvier 1694 et copie du Mémoire adressé par Grimani à l’Empereur, 28 mars 1694.