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et ses voyages, avait toutes les qualités requises pour entretenir un prince qui cherchait à connaître le monde. » Victor-Amédée avait, depuis cette rencontre à Venise, conservé grande confiance en ce gentilhomme abbé, qui devait mourir cardinal, après une existence assez remplie et agitée. A plusieurs reprises depuis son entrée dans la Ligue, Victor-Amédée s’était servi de lui pour faire parvenir ses griefs à l’Empereur : « Vous avez trop d’esprit et de lumière, lui écrivait-il au mois d’avril 1091, pour ne pas voir le malheureux estat de mes affaires, et le juste accablement où je suis de voir que non seulement on ne peut pas me secourir comme il seroit nécessaire, mais qu’on ne veut pas faire du moins ce qu’on pourroit, si on le vouloit tout de bon [1]… »

Rien n’était donc plus naturel que le choix de ce négociateur, mais la mission dont il était chargé était loin d’avoir le caractère que, vis-à-vis de Tessé, Victor-Amédée s’était efforcé de lui donner. Cela résulte avec la dernière évidence des nombreuses et verbeuses dépêches que, durant toute l’année 1694 et les premiers mois de 1695, Grimani adressait de Vienne à Victor-Amédée [2]. La mission de Grimani avait un double but : obtenir que de nouveaux renforts fussent envoyés en Italie, à la tête desquels serait placé le prince Eugène ; mais surtout proposer pour le fils de l’Empereur, le roi des Romains, un mariage avec cette même princesse Adélaïde de Savoie dont Tessé avait été chargé de proposer la main au duc de Bourgogne. Cette seconde partie de sa mission était, aux yeux de Grimani, beaucoup plus importante que la première, et c’était sur les avantages de cette alliance qu’il s’étendait dans une audience qu’il obtenait de l’Empereur au mois de janvier 1694, et dans un long mémoire qu’il lui remettait. Au cours de cette audience et de ce mémoire, Grimani ne manquait pas de faire valoir l’attachement personnel de Victor-Amédée pour l’Empereur et son dévouement à la maison d’Autriche, la fidélité qu’il avait jusqu’à présent gardée à la Ligue et qui lui avait coûté si cher, l’importance dont était pour la cause générale le maintien de la Savoie dans l’alliance puisqu’elle barrait à la France le chemin du Milanais, enfin l’avantage qu’il y aurait pour elle à écouter les propositions de paix séparée que la France lui faisait déjà. Le moyen le plus sûr de la retenir dans l’alliance n’était-il pas un mariage qui unirait plus étroitement les intérêts des deux maisons ? Si l’Empereur repoussait cette offre, et

  1. Arch. Turin. Victor-Amédée à Grimani.
  2. Les dépêches de Grimani font partie à Turin de la collection : Lettere Ministri Austria. Mais elles sont classées à part, et distinctes de celles de l’ambassadeur ordinaire, le marquis de Prié.