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morgue, leurs hautains mépris, leur dureté de cœur, leur duplicité, leurs fallacieuses promesses, leur astuce, leur fourbe subtile. « Nous fûmes souvent obligés de jouer au plus fin avec eux, et qui connaît les habitans du Céleste Empire comprendra qu’il n’est pas aisé de rouler les premiers diplomates du monde. » Quand, le 13 mars, il atteignit Issa, jolie ville assise sur les collines ombreuses qui dominent le Fleuve-Rouge, ce riant tableau lui épanouit le cœur ; mais son plaisir lui fut gâté par les obsessions de la foule chinoise : « Nous sommes entourés de cette multitude jaune, sale, insolente, que nous retrouverons dans toutes les villes de quelque importance, et qui, sans être hostile, viendra tourner, s’agiter, bourdonner autour de nous comme une nuée de moustiques. »

Les Chinois sont les premiers diplomates du monde parce qu’ils ont plus qu’aucun autre peuple le génie commercial. L’art d’acheter et de vendre est leur plus chère étude, leur talent national. Toutes les nations de la terre sont attachées à leur intérêt, mais elles ont des distractions : le Chinois n’en a jamais. Le prince Henri me racontait qu’il n’avait rencontré nulle part deux Célestes causant ensemble avec animation et des heures durant, sans être sûr d’avance que la question qui les occupait était de savoir combien se vendait tel article en tel endroit, et ce qu’on pouvait gagner en l’y portant. Il m’a raconté aussi un trait de mœurs, qui prouve que leurs enfans, à l’âge où l’on joue à la marelle, sont déjà de petits vieillards âpres au gain et de savans calculateurs. Le missionnaire français de Tsekou avait parmi ses élèves un petit Chinois qu’il voulut mettre à l’épreuve en lui donnant trois ou quatre sapèques. Il le fit suivre pour savoir quel usage l’enfant jaune en ferait. On le vit entrer dans une pâtisserie, et on fut tenté d’en conclure que, moins vieux et plus gourmand qu’on ne l’avait cru, il employait ses sapèques à acheter des gâteaux pour les manger. On se trompait : il en acheta, mais ne les mangea point ; il les revendit avec bénéfice à plus gourmand que lui.

Aux Chinois du Yunnan, dernière province qu’ait conquise la Chine et où se parle dans toute sa pureté la langue mandarine, se trouvent mêlées des populations de toute provenance, dont l’histoire est encore inconnue. Par endroits elles vivent presque côte à côte et forment des agrégations bizarres, composées des élémens les plus disparates.

On tient les Hou-Nis pour des aborigènes. Tandis que leurs voisins ont des légendes qui attestent qu’ils sont venus du Nord ou de l’Est, il semble que dès les temps les plus reculés, les Hou-Nis aient occupé les montagnes de cette marche occidentale du Yunnan. Ils sont sauvages mais pacifiques ; les Chinois les traitent de pirates parce qu’ils ont peu de goût pour les exactions et pour les maîtres qui s’enrichissent à leurs dépens. Les Thais sont les débris d’une race qui s’étendait au Sud