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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/690

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Un autre agent anglais, M. Jamieson, ne craint pas cependant, lui non plus, d’écrire (et encore une fois la netteté de tous ces témoignages me frappe autant que leur unanimité) : « La Chine, longtemps arriérée dans son essor industriel, s’éveille à son tour… Mes constatations sont vraiment inquiétantes… » La différence énorme entre les conditions économiques permet à l’industriel de l’Extrême-Orient de vaincre sans effort celui de l’Occident qui lutte de son mieux. Et M. Jamieson confirme tous les chiffres, toutes les appréciations que j’ai cités plus haut ; il les présente même sous un jour beaucoup plus sombre, montrant les anciennes industries anglaises couvrant avec peine leurs frais ou même accusant des pertes sensibles, tandis que des industries nouvelles et rivales surgissent rapidement en Extrême-Orient, et malgré leur peu d’expérience et les fautes de la direction, donnent de beaux revenus, des dividendes moyens de 12, 16, 18 pour 100. Et M. Jamieson présage que le danger ira croissant, que les progrès déjà constatés dans l’industrie du coton, par exemple, seront de plus en plus rapides, car on a commandé un outillage considérable dont une partie pour des filés de qualité plus fine. On a prouvé surabondamment, ajoute-t-il, qu’un simple coolie chinois pouvait être promptement transformé en un ouvrier habile ; on connaît sa résistance au travail, sa sobriété ; la main-d’œuvre est si abondante et le territoire si vaste que bien des années s’écouleront avant qu’une hausse puisse se produire sur les salaires.

Un de nos agens français les plus distingués résume la situation comme il suit :

« Les produits manufacturés sur le lieu même de production ou le plus près possible du lieu de production, tel est le cours des choses partout et particulièrement en Extrême-Orient. Les étrangers sont aujourd’hui libres d’établir avantageusement des manufactures en Chine ; ils en profiteront. Dans le sud, ils fabriqueront des cotonnades, à Canton, Shanghaï et ailleurs. Manchester y perdra. Ils fabriqueront aussi des soieries d’après nos modèles, et Lyon y perdra. Dans le nord de la Chine, dans les steppes de la Mongolie où abondent les troupeaux, ils fabriqueront des lainages, des feutres, du drap, des tapis ; les marchés russes, américains et allemands y perdront. Au début sans doute les industriels qui auront eu la hardiesse de transporter leurs usines là-bas gagneront beaucoup d’argent… mais jusqu’au jour où ils seront évincés, et ils le seront ; car le marché chinois depuis quarante-cinq ans s’affranchit de plus en plus des intermédiaires que son expérience acquise rend peu à peu inutiles. »

Suivant une expression anglaise qui commence à passer avec