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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/665

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quarante minutes de repos sur douze heures, pour les repas. Et ce sont les salaires de l’industrie ! On peut, d’après ceux-là, juger des salaires de l’agriculture par rapport aux nôtres.

Mais il y a plus : ces maigres salaires sont payés dans la monnaie du pays, bien entendu, en argent. L’argent n’a pas, quoi qu’on en dise, — j’ai mille témoignages pour un à l’appui, — baissé de valeur depuis vingt ans dans les immenses régions surabondamment peuplées dont les habitans ne connaissent pas d’autre monnaie, depuis l’Amérique centrale et méridionale jusqu’en Asie, mais il a baissé de moitié par rapport à l’or, ou bien c’est l’or qui a monté, comme on voudra. Une pièce d’argent qui, en 1876, valait 5 francs en Chine, vaut toujours 5 francs, en ce sens qu’elle paie le même travail et la même quantité de marchandises indigènes qu’antérieurement ; elle vaut 5 francs pour l’indigène, mais pour l’Européen elle n’a plus que la valeur fictive d’une monnaie d’appoint ; sa valeur vraie se mesure pour lui selon la valeur de l’argent par rapport à l’or, c’est-à-dire qu’elle est presque dépréciée de moitié et ne vaut approximativement que 2 fr. 50. L’Européen, l’étranger ne peut donc accepter cette pièce en paiement des marchandises qu’il importe, ou bien il faut qu’il se résigne à abaisser leur prix presque de moitié, c’est-à-dire à vendre sans bénéfice ou à perte. En revanche, les marchandises produites en Chine ont tout avantage à venir se vendre en Europe, où elles sont payées en or, c’est-à-dire le double de leur valeur, ou peu s’en faut. Celui qui les a vendues rapporte en extrême Orient une pièce de 5 francs en or qu’il échange contre 8 ou 10 francs. Il double presque son gain. L’industriel qui dispose d’un capital en or l’augmente donc sensiblement par le fait seul qu’il l’emploie en extrême Orient ; ce n’est pas 4 sous par jour, en effet, c’est 2 sous seulement qu’il donne à l’ouvrière indigène, ou plutôt il lui suffit de débourser 2 sous pour payer 4 sous. Il réalise deux bénéfices énormes, l’un sur le bon marché de la main-d’œuvre et des frais de production, l’autre sur le change, et il en résulte que les marchandises achetées dans des conditions si avantageuses, blé, riz, coton, matières premières ou fabriquées, peuvent se vendre à vil prix à la place des marchandises européennes produites à grands frais et à prix d’or.

Il est difficile d’affirmer que l’adoption du bimétallisme international mettrait fin aux désordres profonds qu’entraîne cet écart entre les deux monnaies du globe. Nous ne voudrions pas nous prononcer dans le grave conflit qui met aux prises les économistes comme l’or et l’argent divisent le monde en deux parties très inégales, mais il est clair que la dépréciation de l’argent ou la rareté de l’or n’apporte pas seulement une gêne au commerce, qui