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la main-d’œuvre nationale. L’agriculture, puis l’industrie prendront goût à la protection, et c’est une douce habitude qui ne se perd pas facilement. En tout cas, la crise agricole est plus intense en Angleterre que partout ailleurs, et en obligeant le gouvernement britannique à édicter des taxes prohibitrices, elle peut avoir chez nous sa répercussion. Beaucoup d’Anglais considèrent comme un luxe des temps passés les derniers champs de seigle ou de blé qui émaillent encore de place en place leurs pâturages. Ils disent qu’ils cultivent le blé comme les ananas, comme le raisin de serre, avec moins de profits toutefois.

On n’est pas obligé de semer du blé, disent les optimistes qui ne veulent prévoir ni guerre ni disette : M. Paul Deschanel a démontré le contraire dans un discours éloquent et probant ; de même M. Viger tout récemment ; bien d’autres encore ; et M. Paul Leroy-Beaulieu auparavant avait publié, dans son bel ouvrage sur la colonisation, les intéressans témoignages anglais de la fin du XVIe siècle, établissant déjà très nettement que l’abandon de la culture du blé et la transformât ion du pays en pâturage, c’est le dépeuplement des campagnes : « Là où il y avait un grand nombre d’habitans, il n’y aura plus qu’un berger et son chien ! »

Mais admettons que nous puissions renoncer à produire du blé, croit-on que nos autres cultures ne seront pas aussi menacées ? Les pommes de terre se vendent-elles mieux que les céréales ? Non certes. Nous avions du moins la ressource de les transformer, sans grand bénéfice, en fécule, en amidon, mais l’industrie a trouvé le moyen de les remplacer par le riz qu’elle fait venir d’Asie.

Alors faisons du bétail ! Mais là encore la concurrence s’exerce et s’ingénie à perfectionner les moyens de nous surprendre. On s’est trop pressé de jeter la pierre à M. Méline ; les faits ne lui donnent que trop raison. L’importation du bétail vivant en Europe augmente d’année en année : elle n’est pas insignifiante en France, une discussion toute récente, 3 février, à la Chambre des députés, a établi que nous recevions des quantités assez considérables de bétail vivant d’Amérique ; mais c’est l’Angleterre surtout qui en soutire puisque ses portes sont grandes ouvertes : l’Angleterre a consommé, on 1894, 415 000 animaux d’espèce bovine et plus d’un million de moutons importés ; et ces animaux commencent à être introduits non seulement pour la boucherie, mais pour la reproduction, et, ce qui est plus grave, pour l’élevage.

Quant aux viandes mortes, l’apport en est énorme, a déclaré officiellement M. Viger, et je crois en effet qu’on ne saurait évaluer le chiffre des bœufs, des moutons, des porcs, etc., que l’Europe reçoit d’Australie, d’Amérique et d’ailleurs, et qu’elle achète