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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/593

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Heureusement pour vous, on m’a interrompu en cet endroit de ma lettre, et si j’avais continué, vous auriez pu me croire encore enthousiaste, Je suis charmé de nous trouver si conformes d’avis au sujet de Walter Scott. Mais je voudrais bien savoir si vous êtes comme la plupart des femmes, ennemie de l’histoire véritable ! Savez-vous quelque gré à un homme qui lit de vieux papiers, de vieux bouquins, interroge tous les témoignages pour arriver à la connaissance d’un fait ? Lorsque j’ai cessé d’écrire, l’histoire était la seule chose qui m’intéressât encore en fait de littérature. Je vous soupçonne de ne pas aimer la vérité et de tenir à des illusions agréables. A côté de l’histoire vraie, le peuple, toujours poétique, en fait une romanesque qui a son mérite assurément, mais qui raconte les choses comme elles auraient se passer. Vous vous représentez Du Guesclin comme le prototype de la chevalerie. Seriez-vous bien aise qu’on vous montrât en lui un profond politique, très dépourvu de préjugés, passablement avide d’argent, très spirituel et aimant la France au lieu d’aimer son seigneur et sa province ? Il fut, avec Charles V, le seul homme de son temps qui eût cette grande idée. Vous aurez lu que, lorsqu’il passa près d’Avignon avec les grandes compagnies, il pria le pape de lui donner cent mille francs ; que, sur le refus du pape, il se mit à piller ; sur quoi le pape mit un impôt sur les bourgeois d’Avignon et le lui donna. Ici le peuple espiègle et aimant à rire des gens d’église, a ajouté « que Du Guesclin ayant su l’origine de l’argent, avait dit : Nous ne faisons pas la guerre pour les bourgeois d’Avignon, nous voulons de l’argent du Saint-Père et des cardinaux », et qu’il fallut en passer par où il voulut. J’ai trouvé une charte curieuse qui prouve que Du Guesclin prit l’argent sans demander d’où il venait. J’ai encore trouvé qu’il avait tiré immensément d’argent de Henri II, pour l’aider à renverser et à tuer le roi légitime D. Pedre, qui n’était pas beaucoup plus cruel que l’autre. J’ai raconté tout cela fort exactement et cherché à expliquer par quels raisonnemens il avait agi. Ne préférez-vous pas la tradition à l’histoire et la poésie à la prose ?

C’est ce que vous faites pour la religion. Vous ne voulez pas admettre de doute ; vous ne voulez pas entendre parler des inconvéniens ; vous ne voyez que les grands et beaux côtés. Comme vous êtes grande, bonne et enthousiaste, tout est pour le mieux. Mais avec la foi, quand on l’a, et qu’on n’est ni grand ni bon, savez-vous ce qu’on fait ? On invente l’inquisition comme Torquemada. On commence par faire brûler des Juifs, puis on finit par vouloir brûler tout le monde, et faire de la monarchie de Charles Quint le royaume de l’innocente Isabelle. Croyez que le doute a son bon côté, pratique, s’entend, pour cette vie. Voyez les bêtises et