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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/585

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Mercredi soir, 27 juillet.

Madame,

Vous m’humiliez beaucoup en vous accusant de fautes d’orthographe. Tutto il mondo è paese. Nous en faisons tous, et Voltaire en faisait, c’est pourquoi il faut se consoler. Mais l’erratum qui me fait beaucoup plus de peine, c’est celui de sans but. Me croyez-vous donc si susceptible et pouvez-vous penser que vous avez besoin de prendre des précautions pour me dire mes vérités ? Il est trop vrai que ma vie est sans but. Lorsque j’en avais, ce n’était pas grand’chose, je l’ai appris depuis à mon très grand regret. Figurez-vous la figure qu’on fait lorsque, après avoir admiré pendant de longues années ce qu’on croyait un diamant, on s’aperçoit que c’est un morceau de verre. Je suis encore tout abruti d’une découverte pareille que j’ai faite, il y a cinq ou six ans. J’en ris quelquefois maintenant, mais jaune, et voilà pourquoi je n’ai le cœur à rien. Je crois, sans compliment, que vous êtes la personne à qui maintenant j’ai le plus d’envie de plaire, mais j’ai trop d’estime et d’affection pour vous pour être hypocrite avec vous, voilà pourquoi je suis toujours sceptique.

Votre histoire du petit groom qui voudrait tuer est curieuse et vient de cire pour illustrer nos réflexions sur la guerre. M. Cuvier disait que l’inspection d’une mâchoire humaine révélait un animal essentiellement destructeur. Les enfans le sont encore plus que les grandes personnes ; cet âge est sans pitié. Pendant ma campagne du mois de juin 1848, j’ai observé la férocité des gamins, qui m’a paru épouvantable. Heureusement on devient plus humain en vieillissant. Je me rappelle avec quel ravissement j’ai vu les premiers combats de taureaux ; maintenant ils ne me plaisent presque plus. Il me semble, madame, qu’il ne faut pas désespérer de l’Italie, ni jeter le manche après la cognée. Je suis de ceux qui trouvaient dur de se faire casser les os pour en faire un peuple. Moyennant quelques batailles, leur position est fort améliorée, et s’ils sont sages, ils peuvent faire beaucoup pour leur bonheur ; s’ils font des sottises, tant pis pour eux ! Je crois la restauration de la duchesse de Parme assurée, celle du jeune grand-duc de Toscane difficile, et celle du duc de Modène à peu près impossible. Je tiens le dernier pour l’avant-dernier des mauvais princes et je n’en ai aucune pitié. Je ne vous parlerai pas du pape, car sur ce sujet nous ne pourrions jamais nous entendre ; j’aimerais mieux être sujet de l’empereur du Maroc que du cardinal Antonelli. Je vais me faire donner les lettres de Mme du Deffand. Il faut qu’elles soient bien amusantes, puisqu’elles vous ont amusée. J’ai grand besoin de livres pour la solitude où je vis.