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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/582

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leur maison. Sauf les cigares que nous avons fumés (the ladies as well as the gentlemen), je vous assure qu’un Anglais se serait trompé et aurait cru se trouver dans le monde ordinaire. En revenant chez moi avec un homme de mon âge, je lui ai demandé si de notre temps les choses se passaient ainsi. Je crains toujours que la vieillesse ne me fasse voir le présent trop en laid. Il m’a dit : Combien de fois a-t-on ri pendant les deux heures que nous venons de passer ? Je me suis rappelé qu’on avait ri quand une de ces dames avait renversé avec sa dentelle une saucière pleine de sauce. Et puis ? Plus. Or, en 1830, c’étaient des risa sbudellate. Conclusion : le monde est malade. Rien ne s’y fait selon l’ordre naturel. Mais pourquoi, pourquoi ? Dites-le-moi, je vous en prie, madame, si vous le savez. Bien avant l’étude des insectes, celle du cœur humain est intéressante. C’est, je le dirai, ce qui m’intéresse encore le plus et ce que je comprends tous les jours un peu moins.

Adieu, madame, voilà des causeries fort peu édifiantes, vous me les pardonnerez, j’espère. Je suis un provincial arrivant à Paris, tout m’étonne. Quand donc y reviendrez-vous et quand vous mènerai-je voir les couronnes de Reccesvinthe à l’hôtel de Cluny ? Veuillez agréer, madame, nies excuses pour tout ce bavardage et l’expression de tous mes hommages respectueux.

PROSPER MERIMEE.


10 juillet 1859.

Madame,

Je vois par votre aimable lettre que vous n’avez pas reçu mes aquarelles. Si je vous en parle, c’est pour que vous ne supposiez pas que je les ai oubliées. Je les ai envoyées chez vous, trois jours après votre commande, mais vous étiez partie. Histoire que vous sachiez que je suis homme de parole.

Je suis toujours à Paris, où il fait plus chaud que l’année passée à pareille époque on Italie. Je ne voulais pas partir tant qu’il y avait des bulletins, maintenant je n’ai pas le courage de me mettre en route. On me demande en Angleterre, en Ecosse et en Espagne. Probablement j’irai en Espagne vers la fin de septembre ; il paraît présentement que c’est une fournaise. Vous ne me donnez pas votre adresse. D’après votre lettre, je suppose que vous êtes en Vendée ou en Bretagne ; à tout hasard, j’adresse ma lettre à votre quartier général de Paris. Cette guerre m’a remué horriblement, j’aurais bien voulu être jeune pour y aller, bien que tout n’ait pas tourné précisément comme je l’aurais