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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/581

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sortes de belles choses dans une goutte d’encre, mais je crois qu’il fera mieux d’apprendre son rudiment et son catéchisme.

Je trouve Paris fort triste. Dame, on ne prêche pas pendant vingt ans le culte des intérêts matériels sans qu’il n’y ait beaucoup de prosélytes à cette belle doctrine ! Que doivent penser de nous nos ancêtres les Gaulois qui passèrent les Alpes seulement pour aller boire du vin ? Nous avons reçu hier M. Laprade à l’Académie, qui nous a fait un discours plus édifiant qu’amusant. Vitet, qui le recevait, a été merveilleux d’esprit et de grâce académique. Je suis allé un peu dans le monde depuis mon retour. Il me semble que le règne des femmes est tout à fait fini. Mais voici ce qui me met martello in testa. Les femmes aujourd’hui ont été beaucoup mieux élevées, je me trompe, ont appris beaucoup plus de choses que celles d’autrefois. On leur fait des cours de tout. Une jeune personne de seize ans pourrait passer un examen pour le doctorat. D’où vient qu’elles n’ont pas de goût pour la littérature, qu’elles ne s’occupent que de futilités, qu’elles sont très ennuyeuses et, je le crains, très ennuyées ? Connaissez-vous une femme âgée de moins de trente-cinq ans qui ait de l’esprit ? Croyez-moi, quand je vous jure que parmi les jeunes femmes les mieux nées et les mieux élevées, il y en a un certain nombre qui copient l’esprit et les manières des lorettes. Pourquoi cela ? Je voudrais bien que vous me dissiez le pourquoi. Je suis prêt à convenir qu’elles ont beaucoup plus de vertu qu’on n’en avait dans ma jeunesse, mais il y a moins de tentations aujourd’hui. J’ai parmi mes amis trois ou quatre jeunes gens ayant tout ce qu’il faut pour se faire aimer et distinguer dans le monde. Ils le fuient. Je suis exposé à bien des confidences de la part de ces jeunes gens, qui me croient de l’expérience et de la discrétion. Leurs romans sont d’une platitude désespérante. Je ne suis pas encore assez ermite pour que de temps à autre je ne me trouve en assez mauvaise compagnie. (Ici je dois avouer que je ne l’ai jamais aimée, mais que j’ai eu de la curiosité. Je regarde une actrice ou une demoiselle de la rue de Bréda, comme je regarde un prégadiou.) La mauvaise compagnie de ma jeunesse était assez gaie. Vers 1830, il y avait, dans les chœurs de l’Opéra cinq ou six femmes qui n’avaient pas les mots de Sophie Arnould, mais avec lesquelles on riait aux larmes depuis le commencement d’un souper jusqu’à la fin. J’ai soupé hier chez un des jeunes gens dont je vous parlais, et j’ai vu là trois sommités du demi-monde très jolies, habillées de la façon la plus ridicule, bêtes comme des choux, et cherchant à faire les belles dames. Les jeunes gens étaient sérieux, parlaient de politique et de chevaux, et faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour imiter des maris dans