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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/578

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été très touché et très sérieusement attendri de ce que vous me dites à l’occasion de la conversion de saint Paul. C’est de tous les saints le plus grand à mon avis, car c’est lui qui a le premier appris aux hommes à faire abstraction des castes et des nationalités. Ce qui est un truisme aujourd’hui, était au premier siècle la plus grande pensée et en apparence la plus difficile à faire admettre. Cependant il y avait déjà une tendance, et Sénèque avait inventé le mot d’humanité, qui était un néologisme alors et qui dut soulever l’Académie latine. Je me garderai bien de discuter le miracle de sa conversion. Nous serons d’accord sur un point, c’est qu’il eut la grâce, et malheureusement elle n’est pas donnée à tout le monde. Lorsque je lisais autrefois les Provinciales, l’inflexible logique de Pascal m’avait rendu presque jésuite, car j’admirais fort alors les efforts que les jésuites avaient faits pour dénaturer l’Ecriture (et aussi la nature) dans l’intérêt de la civilisation. Mais il n’est que trop certain que tout le monde n’a pas la grâce. Tout le monde n’a pas la faculté d’être heureux, et certainement la foi est un des grands moyens de l’être. Je ne crois pas l’avoir jamais. Cela ne m’empêche pas, madame, d’être bien sensible aux témoignages d’intérêt que vous me donnez. Il y a très longtemps que je me sens de plus en plus étranger aux hommes, et dans le brouillard d’insouciance dans lequel on vit et je vis, je pense souvent avec joie et avec beaucoup d’orgueil que j’ai mérité un peu d’affection d’une âme comme la vôtre.

Je vous donnerai des nouvelles fraîches du comte de Chambord, qu’un de mes amis a vu à Venise il y a peu de jours. Il faisait froid à Venise, et le carnaval était très languissant.

Je fais beaucoup de mauvais lavis, et je rapporterai une formidable collection de souvenirs de Cannes. Si vous voulez me le permettre, je vous enverrai à mon retour mon portefeuille et vous ferez votre choix, ou vous me direz quel dessin je dois finir pour le rendre moins indigne de vous, car ce ne sont que des pochades faites pendant mes longues excursions.

Savez-vous, madame, ce que c’est qu’un Bernard-l’Ermite ? c’est une langouste très petite, de trois centimètres au plus, dont la queue est dépourvue d’écailles. Elle serait fort exposée à être mangée, si elle n’avait l’instinct de mettre cette queue nue dans une coquille. Il y a des naturalistes qui prétendent que Bernard mange le coquillage avant de prendre sa maison. C’est peut-être un cancan. Je ramassai l’autre jour un gros Bernard logé dans une coquille d’où on ne voyait sortir que le bout de ses antennes et ses deux petites pinces. Avec toutes les précautions possibles, je cassai la coquille et je mis la bête dans un plat d’eau de mer. Elle y faisait piteuse figure, la queue reployée, et les pinces en avant,