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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/576

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d’aujourd’hui. Nous sommes, au contraire, les mêmes Gaulois qui prirent le Capitole et furent mis en déroute par des oies, et ce, malgré toutes les invasions et conquêtes que nous avons subies. Pourquoi le bourgeois romain est-il un être en général si drôle, tandis que le citoyen romain était un être si terrible ?

Je n’ai pas de nouvelles de Mme de C…. Elle est toujours à la campagne, et je n’ai pas eu le courage d’aller la voir. M. de C…, que j’avais rencontré sur le lac des Quatre-Cantons, me dit qu’elle passe presque toute sa vie couchée, et qu’elle ne peut se lever que deux ou trois heures par jour. Je la plains de tout mon cœur, mais je ne sais que lui dire. Entre elle et moi il n’y a pas de ces atonies crochus qui font les relations suivies. Je crains que mes atomes à moi ne perdent tout leur pouvoir accrochant.

Je suis revenu des fêtes où vous m’avez vu in the mind’s eye un peu plus ours que devant. Il faut que je sois mis en train, monté comme un tournebroche, pour aller dans le monde, et c’est en grande partie pour l’éviter que je vais à Cannes. Je crois outre cela que je suis réellement malade, et que je n’ai pas bien longtemps à faire mes fantaisies. Voilà l’excuse que je me donne à moi-même quand je me reproche ma paresse et mon oisiveté. Elle n’est pas pourtant aussi grande que vous pouvez vous le figurer. On me charge de faire quantité de choses ennuyeuses que je n’ai pas le courage de refuser. C’est un ami qui me demande une tartine pour son livre, ou un ministre qui veut avoir un mémoire sur la bibliothèque. Je passe ainsi mon temps à faire des choses assez ennuyeuses et assez inutiles, mais au fond du cœur ma grande raison pour ne pas refuser net, c’est que si je ne le faisais pas, je ne ferais rien du tout. Lorsque j’avais un but, c’était bien différent. J’avais une grande envie de plaire, et je m’appliquais. Maintenant je rencontrerais sous mes pieds les plus beaux diamans que je ne me baisserais pas pour les ramasser, faute d’avoir quelqu’un à qui les offrir. Je vais peindre à Cannes toute la sainte journée, et puisque vous avez déjà bien voulu agréer quelques-unes de mes croûtes, je vous demanderai à mon retour la permission d’augmenter votre collection. Adieu, madame, je vous souhaite une bonne année et un peu du beau ciel que je vais voir. Pourquoi n’allez-vous pas l’hiver dans le Midi ? Je vois beaucoup ici Edouard C… qui me paraît se plaire fort ici et ne pense guère à retourner en Amérique. Sa sœur n’est pas encore mariée, et le père ne reviendra pas probablement avant qu’elle ne soit établie. Veuillez me pardonner, madame, mon bien long bavardage et agréer l’expression de tous mes hommages respectueux.

PROSPER MERIMEE.