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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/501

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par les lois du 19. Ces souvenirs me sont encore assez pénibles pour que je croie nécessaire d’ajouter une page à toutes celles qui sont déjà écrites sur ces événemens ; ils sont assez tristes pour que ceux qui les ont retracés soient dispensés de l’exagération.

Je reconnais donc complètement, et sans restriction, que l’idée de l’élimination de Carnot et de Barthélémy fut tout à fait celle de Rewbell, de Revellière et de moi, qui crûmes ne pouvoir échapper à cette nécessité ; mais je jure en même temps, devant le ciel et la terre, que jamais l’idée de leur ravir l’existence n’a été celle d’aucun de nous : nous avons été nous-mêmes menacés dans notre existence, par ceux qui méditaient le même 18 Fructidor. Nous les avons seulement devancés, peut-être de quelques jours, peut-être de quelques heures, peut-être seulement de quelques minutes, parce que MM. les inspecteurs de la salle, rassemblés sans cesse depuis un mois pour délibérer, venaient de se réunir la nuit même pour agir, et qu’ils ont été tout au plus surpris. Non seulement nous n’avons pas voulu tuer Carnot, mais nous avons été heureux qu’il eût échappé à l’arrestation. J’affirme même lui en avoir laissé ou plutôt donné les moyens, en le faisant intimider pour le faire sortir. Je sus à l’instant même comment il était parti, où il était allé ; les personnes qu’il rencontra dans le Luxembourg, et qu’il croyait placées là pour l’arrêter, y étaient avec une destination contraire : la preuve en est dans le fait même de l’évasion de Carnot. La conduite que je tins en cette circonstance ne m’aurait pas été dictée par mon cœur, qu’elle l’aurait été par ma politique. L’époque ne comportait plus le régime de 1793. Oui, je le déclare, j’ai contribué à faire sauver Carnot, et, faut-il le dire, ce procédé, que je n’appellerai point générosité, est peut-être ce qu’il m’a le moins pardonné.

Au surplus, les amis de Carnot et ses parens, qui ne peuvent manquer d’être ses défenseurs, disent qu’il n’a point été surpris au 18 Fructidor ; qu’il ne tenait qu’à lui de devancer ses ennemis, mais qu’il ne l’avait pas voulu, par la raison qu’il avait le sentiment que « sa victoire personnelle eût été celle du parti royaliste qu’il combattait et qu’il abhorrait », et que le rétablissement d’un pouvoir destructeur de la République, dont il était l’un des fondateurs, ne pouvait manquer de s’ensuivre à cette époque.

Cette défense de Carnot peut être regardée comme la plus forte accusation, si l’on raisonne dans le sens de la République ; puisqu’il convient que le triomphe de son système amenait le renversement de l’ordre social qu’il était chargé de défendre.