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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/492

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« Je ne vous quitterai pas. — Eh bien, dis-je, nous attaquerons demain : notre succès ne dépend point d’Augereau, c’est son nom seul qui me l’a fait adopter ; il marchera bon gré mal gré. » Rewbell fit l’aveu que ses idées avaient été obscurcies, qu’il était fatigué, mais qu’il irait avec nous. Je le reconduis chez lui et recommande à ses païens de ne pas le laisser seul, ni avec aucun étranger, de le tenir en famille : cela pourra rappeler son courage.

Les amis comme les parens de Rewbell, et Rewbell lui-même, m’ont déclaré que dans ce moment de crise il avait été réellement fou pendant l’espace de plusieurs heures. Ce n’est pas que Rewbell ne fût un homme de tête. il l’avait prouvé ; mais il y a des momens où la tête la plus forte est arrivée à un tel excès de tension qu’elle semble pour ainsi dire craquer comme une machine dont on a forcé les ressorts. Tous les rapports survenus dans le jour sont faits pour effrayer sur la force et la détermination de nos ennemis. Ils doivent agir dans la nuit, ce soir peut-être. « Eh bien, il ne peut plus y avoir de difficultés, il ne faut en attendre aucune : il faut marcher en avant sans plus regarder ni à droite ni à gauche, il faut vaincre ou mourir dans la nuit. Toutes mes dispositions sont faites. »

La séance du Directoire fut sérieuse ce jour-là. Le soir j envoyai chercher Augereau. Je lui dis : « C’est à minuit. » Je prends la plume et lui donne la désignation des postes et les ordres principaux. Je suis prévenu que les Conseils doivent le lendemain décréter leur permanence.

Je me rends avec Augereau chez mes deux collègues. Les ministres y sont mandés ; je leur montre les cartes données aux contre-révolutionnaires ; des fusils leur ont été distribués : il n’y a pas de temps à perdre ; il faut agir comme il a été convenu, pour délivrer la partie républicaine des Conseils. Merlin arrive en hâte et paraît fort inquiet. Mes deux collègues, après avoir exposé le danger imminent qui menace la patrie, prennent la résolution « que la force armée s’emparera des palais des Conseils. Il y sera établi une garde pour que personne ne puisse s’y introduire. Le commandant de la garde du Corps législatif sera sommé d’en livrer les portes et de se réunir aux troupes républicaines ; en cas de refus ou d’opposition quelconque, le général en chef est autorisé à employer les moyens de force mis à sa disposition. »

Après avoir tout prévu, tout aplani d’avance, je dis à Augereau : « Partez et soyez prêt pour minuit. Je serai à cheval près de vous. Le Pont-Neuf et le Pont-Royal doivent être occupés avec des canons ; la place de la Révolution et les Tuileries seront, cernées en même temps ; une demi-brigade, dont je disposerai suivant les circonstances, stationnera au Luxembourg. »