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les langues étrangères », n’en savait pas une seule, et cela ne choquait pas trop. Il était recommandé vers 1700 aux apprentis commerçans d’étudier l’italien et l’espagnol ; de l’anglais, il n’était nullement question. Aujourd’hui les compagnies françaises de navigation rédigent leurs connaissemens en anglais, dans les ports de Chine ou des Etats-Unis, pour les marchandises à destination d’Europe ; tandis qu’à Buenos-Ayres, pays de langue espagnole, elles établissent ces mêmes connaissemens en français. Cette constatation sert à mesurer l’ascension des uns et la décadence des autres dans le trafic universel.

Parmi les causes qui ont valu au pavillon anglais une prépondérance humiliante pour notre patriotisme, il en est de modernes. La principale toutefois, — le développement du commerce britannique — est déjà ancienne. Voici plus de deux siècles que, chez nos voisins, les « affaires » sont l’occupation honorée de la caste riche, tandis qu’en France le négoce ne fut presque jamais exercé que par des gens sans fortune. Par l’effet du travail et d’heureux hasards, certains de nos commerçans devenaient riches, mais comme tout riche français devenait forcément noble, et qu’aussitôt noble il cessait d’être commerçant, il arrivait que les capitaux à peine formés sortaient sans cesse du commerce pour n’y plus rentrer. Ainsi le trafic maritime, qui précisément exige pour réussir de gros capitaux, ne les trouvait jamais. Théoriquement, les hommes d’Etat vantaient les bienfaits du négoce : « L’opulence des Hollandais, qui ne sont qu’une poignée de gens réduits en un coin de la terre, disait un contemporain de Louis XIII, est un exemple de l’utilité du commerce ! » Hommage platonique, l’opinion demeurait réfractaire. En vain proposait-on des biais : « Il ne peut, expliquait, cent ans plus tard, l’auteur du Parfait Négociant, être déshonorable aux gentilshommes et autres personnes de qualité dans la robe d’entrer dans des sociétés en commandite, parce qu’ainsi ils ne font point le commerce et se contentent de donner leur argent à des marchands. » Sous cette forme mitigée, les entreprises furent rares pourtant et infécondes.

Outre-Manche, c’est le contraire : « On gagnera les grands seigneurs anglais, observait Fontenay-Mareuil, en favorisant les marchands recommandés par eux, car tous ont un intérêt au négoce. » On reproche à la Grande-Bretagne de « chercher dans la guerre quelque petit gain sordide, par le trafic des marchandises de contrebande et par l’escorte qu’elle fait des vaisseaux marchands… Le roi d’Angleterre refuse de s’en abstenir, disant que ce serait ôter à ses sujets le tiers de leur revenu. » Est-ce