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remplace M. Crispi, et il a déjà eu le mérite de rendre plus de jeu aux ressorts que celui-ci avait tendus au point de les rompre. Avec lui, la triple alliance ne court aucun risque. Il en est un partisan résolu, et il a même pris la responsabilité, il y a quelques années, de la renouveler avant l’heure, comme s’il avait craint que ce renouvellement ne rencontrât plus tard quelques difficultés. Nous ne pouvons même pas dire qu’il ait toujours pratiqué l’alliance avec tout le tact désirable, car il était au pouvoir, et il avait M. Brin pour ministre des affaires étrangères, lorsque le prince de Naples est allé parader à Metz auprès de l’empereur d’Allemagne, dans des conditions dont nous avons été légitimement froissés. On n’a pas vu depuis quel profit l’Italie, ou même la dynastie de Savoie, a pu tirer d’une démarche aussi déplacée, injure toute gratuite à notre égard. Il aurait suffi d’un peu de cœur pour ne pas commettre cette maladresse. Mais tout cela appartient au passé. Si nous le rappelons, c’est pour faire remarquer que M. Brin n’est pas, cette fois, ministre des affaires étrangères : il a été rendu à la marine, où il a une compétence plus incontestable [que dans la diplomatie. C’est le duc de Sermoneta qui a été chargé du portefeuille des affaires étrangères. Le duc de Sermoneta appartient à la plus haute aristocratie romaine ; sa famille s’est ralliée au nouvel état de choses dès l’entrée des troupes italiennes à Rome, en septembre 1870 ; il inspire pour ce motif une grande sympathie au roi Humbert, et on assure au surplus qu’il a un esprit très cultivé, très éclairé, et le caractère indépendant d’un grand seigneur. Le nouveau ministère, bien loin de relâcher les liens de la triple alliance, essaiera sans doute de les resserrer encore davantage. Ce n’est pas au moment où elle vient d’être malheureuse que l’Italie peut songer à s’éloigner de ses alliés ; mais on se demande ce que ceux-ci peuvent pour elle. Ils ne lui restitueront ni ses forces perdues, ni son argent gaspillé. Quelle que soit leur bonne volonté, ils seront impuissans à l’exprimer d’une manière vraiment efficace. Sans doute, ils ne renieront pas l’Italie dans son infortune ; ils l’entoureront même d’égards plus délicats ; mais là se bornera leur action, parce que leurs moyens ne vont pas plus loin. La triple alliance restera intacte comme combinaison politique, mais non pas comme force effective. On aura vu un des trois alliés s’engager à fond dans une affaire et s’y perdre, sans que les deux autres aient même pu songer à venir à son secours. L’alliance n’a pas été faite pour cette hypothèse ; soit ! son insuffisance n’en devient pas moins évidente. La politique générale, lorsqu’elle a un caractère aussi déterminé, perd quelque chose de sa valeur dès qu’elle n’influe pas sur les accidens particuliers, et ceux-ci au contraire influent sur celle-là. La triple alliance sera donc maintenue, mais elle sera diminuée, parce que l’Italie elle-même restera affaiblie moralement et militairement. C’est là un grave échec, et il est dû presque tout entier à M. Crispi.