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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/482

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la confiance de l’Europe, si, après avoir constitué son unité, elle avait consacré toutes les forces de son esprit qui est à la fois si brillant et si souple, toute son activité qui est si ingénieuse et si vive, à développer ses richesses, son industrie, son commerce, son expansion pacifique à travers le monde, soit sur terre, soit sur les mers ? Elle avait la bonne fortune de n’être menacée par personne. La nature elle-même ayant tracé ses frontières, elle les avait remplies. Ce qui peut lui manquer encore de territoires convoités est bien peu de chose à côté de ce qu’elle a déjà pris : elle n’avait qu’à attendre. Qui sait ce que le temps et une bonne politique auraient encore fait pour elle ? Mais M. Crispi ne raisonnait pas ainsi. Son tempérament le poussait aux aventures ; il y a entraîné son pays. Doué d’une audace peu commune, d’une volonté indomptable, d’une confiance en lui-même sans limites, et n’étant d’ailleurs gêné par aucun scrupule, il a longtemps espéré que des complications européennes lui permettraient de se tailler un rôle en rapport avec son ambition, et ce n’est qu’après avoir vu que ces complications ne se produisaient pas, bien qu’il eût fait, en ce qui le concernait, ce qu’il pouvait faire pour les provoquer, qu’il s’est jeté dans la politique coloniale comme dans un pis-aller. Il y a apporté toute l’ardeur et aussi le désordre de son âme, dédaigneux des difficultés, impatient des retards, jetant sans compter hommes et argent dans un gouffre qui devait tout engloutir, et qui reste béant pour engloutir encore. Il n’écoutait pas les avertissemens ; il les dédaignait ; lui seul devait suffire à la lâche entreprise. Les premières atteintes de la mauvaise fortune ne devaient pas l’éclairer : sa volonté avait besoin d’être aveugle pour rester forte. Les hommes de ce caractère sont toujours dangereux dans un pays. Ils ne peuvent rendre de services durables que si une vigoureuse éducation première a mis un frein à leurs qualités aussi bien qu’à leurs défauts. Ce n’était pas le cas de M. Crispi. Élevé dans les conspirations, et dans des conspirations finalement heureuses, au lieu de se rendre compte des ressorts qui les avaient fait réussir, il avait pris l’habitude de ne douter de rien. Les succès remportés en Europe par d’autres que lui, sans qu’il en ait mieux compris les causes profondes, non plus que l’habileté supérieure qui les avait assurés, avaient frappé son imagination impressionnable et jalouse. Pourquoi ne ferait-il pas aussi bien et autant qu’eux ? Il n’est pas téméraire de croire que l’exemple de M. de Bismarck a eu sur lui une troublante influence. Au début de la prodigieuse carrière de l’illustre chancelier et avant que l’énigme qu’il portait en lui eût été déchiffrée, les augures posaient à son sujet le dilemme : Sera-t-il Richelieu ou Alberoni ? Il a été Richelieu, mais M. Crispi a été Alberoni. M. Crispi a voulu être un héros ; il est resté un aventurier.

Que de fois pourtant n’a-t-on pas entendu dire qu’il était le seul homme d’État de l’Italie, hommage indirect rendu à la volonté, qui est