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qui de soi n’a rien d’exceptionnel, et comment il en élimine par cela même l’intérêt humain aussi bien que la valeur dramatique. Une femme marie son amant ; cela n’est pas rare et se voit même assez fréquemment. Autant que possible elle choisit une comparse dont elle espère que l’avenir ne fera pas pour elle une rivale ; cela est dans la nature et conforme à la logique de la passion. S’apercevra-t-elle au bout d’un certain temps qu’elle a commis une maladresse et trop présumé de son pouvoir, et aura-t-elle ce cuisant regret d’avoir travaillé elle-même à son malheur et d’avoir été l’ouvrière de sa propre souffrance ? D’autre part, la « figurante » découvrira-t-elle quelque jour le hideux marché dont elle a été l’objet et en concevra-t-elle un immense mépris pour l’homme qu’elle se prenait à aimer ? Tout cela est admissible, et vingt autres hypothèses le seraient également. Il n’en est guère qu’une seule à laquelle nous ne soyons pas disposés à nous prêter : c’est celle à laquelle l’auteur s’est arrêté. Il imagine que ce joli marché se fait au grand jour et, peu s’en faut, par-devant notaire. Tout le monde est dans la confidence, depuis le vieux monsieur cynique jusqu’à la jeune fille innocente. Mais alors ce qui suivra ne nous importe plus. Car si la figurante en vient à trouver que son rôle de figurante commence à lui peser, elle ne saurait s’en prendre qu’à elle-même d’une situation dont elle a par avance accepté les ennuis. Ou si la maîtresse souffre de se voir délaissée, elle ne sera guère admise à invoquer les clauses d’un contrat qu’elle a elle-même rédigé, on ne sait si c’est avec plus d’effronterie ou plus d’imprévoyance. Au lieu d’un de ces compromis de conscience dont la vie offre tant d’exemples, et si douloureux ! nous assistons à une expérience savamment combinée par des esprits biscornus, qui se sont plu à en réunir et à en rapprocher les élémens afin de voir ce qui arriverait. Ce n’est plus une étude, c’est un jeu. Ce n’est plus de la psychologie, c’est de la physique amusante.

Passons d’ailleurs à M. de Curel sa donnée. Admettons la situation tell » qu’elle est posée. Quels sont les personnages que nous allons y voir engagés ? Ceci est tout à fait remarquable que le seul dont la physionomie ait quelque relief, est au surplus un personnage accessoire et à peu près inutile. C’est M. de Moineville, le mari trompé, que la paléontologie console de ses mésaventures conjugales. On n’a guère signalé, et je ne sais si, lui-même, M. de Curel, a très clairement vu la vilenie foncière du bonhomme. Ou plutôt je crains qu’il ne lui ait attribué une certaine grandeur d’âme et qu’il n’en ait voulu faire une manière de philosophe recommandable par la supériorité de son détachement. C’est qu’en ce temps-ci les notions se brouillent. Ce M. de Moineville a épousé une femme beaucoup plus jeune que lui. Bien sûr ce n’était pas par amour que celle-ci avait consenti à devenir sa femme : mais elle lui déclare en outre qu’il lui fait horreur.