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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/465

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Monteverde le Vénitien ne parle guère autrement que le Florentin Caccini. De génie plus large que Caccini, curieux, amoureux même de l’esprit plutôt qu’esclave de la lettre antique, Monteverde n’en reconnaît pas moins que pour écrire la plainte d’Ariane, pour arriver à l’imitation de la nature, à l’expression de l’âme, il n’eut d’autre maître que Platon, d’autre lumière que la lueur, lointaine hélas ! et voilée par trop de siècles, de l’idéal platonicien.

Des œuvres ainsi conçues, ainsi préparées, ne pouvaient manquer de porter le signe ou le sceau de la beauté antique. L’Orphée de Caccini, celui de Monteverde, le portent en effet ; quelques traits de l’empreinte y sont même plus profonds que dans l’Orphée de Gluck. La couleur pastorale et géorgique, le sentiment de la nature y paraît davantage. Orphée n’est pas seulement ici le héros conjugal par excellence, mais le poète, le vates, le chantre primitif des bois, des rochers, des eaux, des puissances élémentaires et vagues, auxquelles il semble encore uni et comme mêlé. Constamment il les évêque, il les atteste. Il porte en lui quelque chose de leur mystère et de leur mélancolie. Avant de connaître l’amour d’Eurydice, il était le rêveur errant ; celui, disent les bergers ses compagnons, qui se nourrissait de soupirs et ne se désaltérait que de larmes, cui pur dianzi furon cibo i sospir, bevanda il pianto. Mais ce par quoi surtout l’Orphée de Monteverde l’emporte, au point de vue antique, sur l’Orphée de Gluck, c’est le dénouement. Au bleu de la fin trop heureuse, je dirais presque un peu bourgeoise de Gluck ; au lieu de cette seconde restitution d’Eurydice, qui menace d’éterniser la monotone alternative de l’épouse perdue et retrouvée, combien je préfère la très haute, très surnaturelle conclusion de Monteverde. Sur la terre du moins, Eurydice ne sera pas rendue à Orphée. Apollon vient en informer son favori et le chercher pour l’emmener au ciel. « Mais là, s’écrie Orphée, ne verrai-je plus les doux rayons d’Eurydice bien-aimée ? dell’ amata Euridice i dolci rai ? — Dans le soleil et les étoiles, répond le dieu, tu pourras adorer son apparence ou sa ressemblance immortelle. » Et cela me paraît infiniment plus beau, plus conforme surtout à l’idéal platonicien, à la belle théorie de l’amour qui, toujours s’élevant, se purifie toujours.

Inspirée de l’antique et désireuse de le reproduire, la musique de ce temps devait être verbale, c’est-à-dire s’attacher exclusivement à la parole et tirer de la parole presque seule tout ce que celle-ci comporte et renferme de beauté. Les maîtres d’alors n’ignoraient point que la musique grecque ne procéda guère autrement, qu’elle était fondée avant tout sur la déclamation et la prosodie. Les anciens ont affirmé, dit Caccini, que la musique consiste d’abord dans la parole, puis dans le rythme et enfin dans le son. (Notez, je vous prie, l’ordre des facteurs.) Caccini s’en tint à cette affirmation et respecta cette