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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/461

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de Broglie, ce qui dans ses ouvrages est au-dessus de tout éloge, c’en est la composition. Ici encore, les difficultés auxquelles l’auteur se heurtait n’apparaissent pas, mais elles sont considérables. L’histoire diplomatique n’étant en effet qu’une partie de l’histoire, si on laisse de côté toutes les autres, on risque de faire une œuvre violemment artificielle, abstraite et quasiment inintelligible. Pour expliquer les incidens de l’histoire diplomatique, et pour les présenter sous leur vrai jour, il faut sans cesse les rapprocher des faits de l’histoire générale. Mais ceux-ci même, campagnes militaires, intrigues de cour, affaires religieuses ou financières, dans quelle mesure a-t-on le droit de les rappeler sans qu’ils empiètent sur le domaine qu’on s’est choisi ? C’est une première question. Une autre, non moins délicate à résoudre, consiste à savoir dans quel ordre et à quelle place on les rappellera. Faut-il suivre servilement l’indication des dates ? Faut-il isoler ce qui dans la réalité ne se rencontre qu’à l’état complexe ? Comment reproduire ou comment débrouiller cet enchevêtrement ? Pour faire comprendre ce que ce travail a de malaisé, il suffit de dire que Voltaire même n’en a pas toujours su venir à bout, et de citer l’exemple du Siècle de Louis XIV. Le romancier ordonne à son gré des incidens qu’il invente à mesure. L’historien n’est pas maître de sa matière. Pas plus que le romancier d’ailleurs, l’historien n’a le droit d’introduire dans la réalité des divisions trop tranchées ni de la faire entrer dans des cadres trop rigides. Comment M. le duc de Broglie voyage d’une cour à l’autre, passe du récit d’une campagne à l’ébauche d’un traité, môle les aperçus généraux aux traits individuels, c’est chez lui le secret d’un art subtil. Or on ne saurait trop le redire, plus encore que par l’éclat du style, parle fini des descriptions ou par l’éloquence, c’est par l’habileté de l’arrangement que valent les livres d’histoire, c’est le mérite de la composition qui y est essentiel.

Aussi bien ce ne serait pas donner une idée juste de ces livres, et ce serait même les trahir que d’en avoir signalé seulement les mérites extérieurs et loué l’agrément. Ou l’histoire ne s’adresse qu’à une vaine curiosité, ou elle comporte un enseignement. Il serait inutile de faire à travers le passé des étapes souvent douloureuses, si on ne pouvait espérer d’y trouver des avertissemens et des leçons pour l’avenir. Le sentiment qui se dégage d’abord de l’étude du passé d’un peuple, c’est celui de la solidarité, qui, en dépit de tout, unit entre elles les diverses générations. « Combien on sent que, quoi qu’on fasse et quel que soit l’effet prétendu des révolutions, l’histoire d’hier ressemble toujours à celle d’aujourd’hui ! et quel lien intime, quelle solidarité étroite unissent entre elles les diverses générations d’un même peuple ! Combien paraît vaine et téméraire l’entreprise d’étroits sectaires qui, taillant dans la réalité des faits au gré de leurs passions et de leurs