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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/452

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hommage. Et sans doute il convenait de mettre en lumière les services rendus par l’homme qui, à force d’adresse et de tact, a su nous éviter de grands malheurs et fait respecter notre nom. L’impression qu’on emporte de la lecture de ce livre est étrange. Les événemens qui y sont racontés, les hommes qui aujourd’hui ont atteint ou dépassé la quarantaine les ont vus défiler sous leurs yeux. Ils en ont gardé, je ne dis pas le souvenir, mais presque la sensation encore présente. Ces douleurs, ces angoisses datent d’hier, et elles appartiennent déjà à l’histoire ! En les retraçant, M. le duc de Broglie a fait preuve une fois de plus des qualités maîtresses de l’historien : la liberté de l’esprit et la hauteur des vues. Il a évité tels écueils de son sujet avec une réserve dont on n’ose le louer que parce qu’on en sait beaucoup d’autres à qui elle a fait défaut. Racontant des événemens où il a eu sa part, il ne cède jamais à la tentation de se mettre en scène, de justifier ses actes, de récriminer contre ses adversaires. Pour ce qui est de la clairvoyance, de la pénétration morale, de la dextérité à démêler le fil des intrigues, elles sont les mêmes qu’on a maintes fois signalées chez l’historien de la guerre de la succession d’Autriche. Si l’époque est différente, le sujet lui-même des récits de M. le duc de Broglie n’a pas changé. « Quand on veut bien comprendre Bismarck, il faut avant tout étudier Frédéric. » En fait, ce grand drame qui commence à l’avènement de Frédéric II et de Marie-Thérèse, est le même qui a eu son dénouement à Sadowa et son épilogue à Sedan, si tant est qu’on puisse parler de dénouement et d’épilogue pour ces drames de l’histoire où rien ne finit, où tout se développe et se continue. Aussi est-ce une occasion pour nous de reprendre les travaux antérieurs de M. le duc de Broglie et d’y rechercher grâce à quel ensemble de mérites ils intéressent non pas seulement la science historique, mais la littérature.

Il n’est guère de lecture plus attachante et plus entraînante que celle de ces livres où tout semble ménagé pour notre plaisir en même temps que pour notre instruction. Rien qui sente l’effort et qui appelle l’effort. Ce qui frappe au contraire, c’est l’aisance du narrateur, et ce qui séduit, c’est la facilité que nous avons à le suivre. La matière est entre toutes complexe et décevante. Négociations qui s’entre-croisent, ébauches de traités retouchées au gré des événemens et corrigées par la mauvaise foi, promesses qui se contrarient, conventions qui se démentent, arrangemens qui s’annulent, toute une diplomatie tortueuse où des ambitions rivales cherchent à se duper et des intérêts ennemis travaillent à se déconcerter, tel est ce domaine de l’obscurité où l’auteur a su répandre une sorte de lumière égale et continue. Tout s’éclaire devant nous, les intentions, les actes et leurs résultats. C’est un monde disparu qui revit, le monde des princes et de leurs ministres, le monde de quelques privilégiés pour lequel vivait l’humanité de jadis,